Pierre Karl Péladeau attaque le projet de «La Presse»

L’ex-chef du Parti québécois a été l’un des nombreux intervenants à défiler en commission parlementaire mercredi.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir L’ex-chef du Parti québécois a été l’un des nombreux intervenants à défiler en commission parlementaire mercredi.

Le président et chef de la direction de Québecor, Pierre Karl Péladeau, invite l’Assemblée nationale à ne pas se faire le complice d'« un forcing » en adoptant à toute vapeur un projet de loi permettant à La Presse de passer sous le contrôle d’un organisme à but non lucratif (OBNL). Il soupçonne Power Corporation d’utiliser ce « subterfuge » « pour se débarrasser à peu de frais de La Presse ».

« Il ne faut pas oublier que, lorsque La Presse a fermé ses importantes activités d’impression et de distribution […] les employés syndiqués ont reçu cinq ans de salaire. Si les mêmes hypothèses étaient retenues dans le cas présent, ce n’est pas 50 millions que ça coûterait à La Presse, mais 275 millions », a déclaré M. Péladeau en commission parlementaire mercredi soir. « Alors, vous comprenez que de se débarrasser de La Presse pour 50 millions, c’est une très bonne affaire pour les actionnaires de Power Corporation », a-t-il ajouté.

L’ex-chef du Parti québécois a appelé à demi-mot les employés de La Presse à s’assurer de ne pas avoir été dupés par la direction. Le projet d’affranchir La Presse de Power Corporation pour la placer sous une fiducie d’utilité sociale — une « patente », selon M. Péladeau — affaiblirait à coup sûr La Presse, a soutenu le magnat de la presse.

Se débarrasser de La Presse pour 50 millions, c’est une très bonne affaire pour les actionnaires de Power Corporation

Il en serait autrement si le cochef de la direction de Power Corporation, André Desmarais, décidait de faire l’acquisition de La Presse, a-t-il mentionné.

Face aux « fortes perturbations » dans le marché publicitaire des médias, Québecor média a amorcé il y a un bon moment un virage numérique sans solliciter une aide indue de l’État, s’est enorgueilli M. Péladeau. « La Presse est un échec patent et c’est une illustration de l’incompétence de sa direction, ils ont mal dirigé, ils n’ont pas pris les décisions appropriées pour leur média, ils ont essayé de vendre leur plateforme sur la planète, et aujourd’hui, on demande aux contribuables de prendre la place des actionnaires pour financer les pertes d’exploitation de ce média, c’est ça la réalité, il n’y en a pas d’autres », a-t-il lancé sans-gêne.

Projet de loi 400

Des employeurs, des employés, des syndicats, des regroupements de journalistes ont défilé toute la journée dans la salle du Conseil législatif afin d’exhorter les élus à adopter le projet de loi 400, ce qui permettrait au quotidien de déployer un nouveau plan d’affaires.

L’élue indépendante Martine Ouellet a posé un certain nombre de conditions à son appui au projet de loi 400, dont l’indépendance des artisans de La Presse par rapport à la famille Desmarais. Elle regrettait mercredi soir de ne pas avoir eu une telle assurance de la part des représentants de La Presse et de Power Corporation du Canada. Elle craint de voir l’État québécois éventuellement « investir » dans une ligne éditoriale « clairement fédéraliste », « pour le grand capital » et « pour le néolibéralisme ».

À moins de 10 jours de la fin de la session, la chef démissionnaire du Bloc québécois refusait toujours de s’engager à permettre à l’Assemblée nationale de se prononcer sur le projet de loi 400.

L’état-major de La Presse a appelé — sans la nommer — Mme Ouellet à y réfléchir à deux fois avant d’empêcher le projet de loi d’être mis aux voix d’ici la fin de la session parlementaire. « Ce serait un affront majeur à la démocratie, parce que La Presse joue un rôle important dans la démocratie », a déclaré l’éditeur de La Presse, Guy Crevier, lors de son passage à l’Assemblée nationale mercredi.

Si elle devient un OBNL, La Presse jouira d’une « totale indépendance », a promis André Desmarais à la Commission de la culture et des communications.

Power Corporation a convenu d’octroyer 50 millions de dollars, en plus de garder à flot le régime de retraite des employés de La Presse, afin de maximiser les chances de succès du quotidien, et ce, sans conditions. « Notre [contribution de] 50 millions n’a pas d’attaches », a spécifié le propriétaire de La Presse.

L’homme d’affaires a invité les élus à « ne pas hésiter » à permettre à La Presse de lancer une nouvelle offensive contre les géants du Web, Google et Facebook, qui ont fait main basse sur le socle du modèle d’affaires de nombreux médias : les revenus de publicité.

Le leader parlementaire de l’opposition officielle, Pascal Bérubé, lui a demandé si les éditorialistes de La Presse — « un journal important dans notre démocratie », a-t-il souligné — auront toujours pour mission de défendre le fédéralisme canadien. « Je n’ai pas fait de demande. Est-ce que c’est un souhait ? Oui ! Moi, je souhaite que La Presse garde sa mission et qu’elle continue d’être ce qu’elle est », a répondu sans détour M. Desmarais, qui a « exercé [son] droit de propriétaire sur ces questions-là » au fil des cinquante dernières années.

« Il reste beaucoup de questions sur le modèle de La Presse », a indiqué le directeur du Devoir, Brian Myles, mercredi soir. Parmi elles : « cet OBNL sera [-t-il] pleinement indépendant ? » Le projet de loi 400 ne doit pas pour autant mourir au feuilleton, selon lui. « Ultiment, l’expérience nous dira de quoi sera faite La Presse de demain », a-t-il poursuivi, tout en demandant poliment aux parlementaires de ne pas se mêler du « modèle d’affaires et [de] la structure juridique des médias ». « On ne peut pas d’un côté de la bouche dire : « On respecte l’indépendance des médias » et de l’autre utiliser le prétexte d’une loi obsolète pour freiner des transformations », a-t-il insisté.

M. Myles a profité de son passage au Parlement pour réitérer aux élus l’importance d’élaborer de nouveaux programmes « normés » et « équitables » d’aide à la transformation numérique des médias d’information.

Entendu en commission parlementaire

« L’indépendance des médias est un des fondements de notre démocratie. […] Si l’État s’immisce dans la gestion de la structure d’une entreprise de presse, qu’est-ce qui l’empêchera par la suite de s’immiscer dans le contenu des médias, de dicter ce qui doit être écrit et ce qui ne doit pas l’être. Permettre une telle chose serait s’aventurer sur une pente glissante très dangereuse. »

— Marie Lambert-Chan, Fédération professionnelle des journalistes du Québec

« Vous pouvez ne pas être d’accord avec ce qui est écrit dans un journal et vous pouvez le dire, mais vous ne pouvez pas vous servir de votre pouvoir politique pour empêcher d’écrire ou pour influencer la gestion interne d’un média. La responsabilité des élus n’est pas d’attester de la qualité du modèle d’affaires qui est proposé par La Presse ».

— Pascale St-Onge, Fédération nationale des communications-CSN

« Cette structure proposée par La Presse est la meilleure avenue pour assurer l’avenir à court et à long terme d’un journal qui occupe une place fondamentale dans la société québécoise. Évidemment, il n’y a aucune garantie de succès. On n’est pas les premiers à vous le dire : les médias sont en crise. »

— Charles Côté, Syndicat des travailleurs de l’information de La Presse

« Il ne m’apparaît pas que c’est aux parlementaires de décider quels seront le modèle d’affaires et la structure juridique des médias. Il reste beaucoup de questions sur le modèle de La Presse : si cet OBNL sera pleinement indépendant ? Ultimement, l’expérience nous dira de quoi sera faite La Presse de demain. »

— Brian Myles, Le Devoir