La petite histoire du masque mortuaire d’Henri Bourassa

La barbe fleurie d’Henri Bourassa a représenté un défi de taille à immortaliser, souligne Pierre Petrucci.
Photo: Dave Noël Le Devoir La barbe fleurie d’Henri Bourassa a représenté un défi de taille à immortaliser, souligne Pierre Petrucci.

Le Devoir est tombé sur le masque mortuaire de son fondateur à Québec, où le « causeur prestigieux » siégeait (1908-1912) au moment de jeter les bases du quotidien de la rue Notre-Dame — désormais de la rue Berri — il y a 107 ans.

« Je me demandais où il était rendu », lance le sculpteur Pierre Petrucci lorsqu’on lui apprend ce qu’il est advenu de l’empreinte du visage d’Henri Bourassa, qui avait été relevée au lendemain de son décès durant l’été 1952. « J’étais là, oui ! C’était à la morgue que je l’avais faite. J’étais jeune dans ce temps-là », spécifie l’artiste âgé de 95 ans.

La précieuse relique en plâtre est aujourd’hui conservée dans une armoire de l’édifice Jean-Antoine-Panet, un bâtiment de style beaux-arts érigé sur la Colline parlementaire. « Tout ce qui n’entre pas dans une boîte conventionnelle, il faut que ça reste ici », explique Alain Gariépy, du Service des archives et de la numérisation de l’Assemblée nationale. Toutes sortes d’objets, pour la plupart offerts par d’anciens élus ou encore des collectionneurs privés, garnissent les étagères de la réserve muséale. Le buste d’un ancien premier ministre se dresse fièrement au milieu de macarons, d’ustensiles et de paquets d’allumettes à l’effigie de l’Union nationale. « C’est une vieille mode qui a complètement disparu aujourd’hui. Est-ce qu’il y aurait un marché pour un buste de premiers ministres contemporains comme Pauline Marois ? », s’interroge à haute voix le conservateur, derrière lequel se détachent les ailes d’un aigle sculpté. « Il y a des trucs parfois dont on est incapable d’expliquer pourquoi on a ça en collection », laisse-t-il tomber.

Après avoir enfilé ses gants blancs, M. Gariépy extirpe avec précaution le masque d’Henri Bourassa d’une modeste boîte de carton remplie à ras bord de papier bulle. « C’est un moule en plâtre pour couler un bronze », indique-t-il en manipulant l’objet cédé par les héritiers de la famille Bourassa sur lequel on aperçoit encore quelques poils du défunt.

« Il est très facile de les enlever sur le négatif du moule. Mais on préfère ne pas les enlever, car un masque avec quelques poils le rend plus personnel et authentique », explique Pierre Petrucci dans une entrevue téléphonique avec Le Devoir. La barbe fleurie d’Henri Bourassa a d’ailleurs représenté un défi de taille à immortaliser, souligne-t-il. « Il fallait la compresser, la rendre plus rigide, sans la déformer, et la démouler sans l’arracher. »

En 1952, Pierre Petrucci est assisté dans cette opération délicate par Apollo Carli. Les deux hommes sont issus de la filière des sculpteurs italo-québécois qui a fait de Montréal la Mecque du plâtre au XIXe siècle. « C’était unique en Amérique. À partir de 1840, ces Italiens-là sont venus s’installer, ont pris corps, ont marié des Québécoises », raconte avec enthousiasme le collectionneur Marc-Alain Tremblay. L’homme d’affaires possède plus de 2000 statues religieuses produites par les Petrucci, les Carli et les Catelli, qui ont depuis abandonné les plâtres pour les pâtes.

Débarqué d’Italie en 1908, le père de Pierre Petrucci a confectionné une vingtaine de masques, dont ceux des anciens premiers ministres canadiens Wilfrid Laurier (1919) et Mackenzie King (1950). Pierre Petrucci est aux côtés de son père pendant qu’il prend l’empreinte en 1937 du visage fraîchement rasé du frère André. « Incroyablement, sa barbe a poussé pendant que le plâtre séchait. » Miracle ? Cette année-là, l’apprenti réalise également l’empreinte du journaliste Olivar Asselin, un ancien collaborateur du Devoir et vétéran de la Première Guerre mondiale. Son visage est moulé à la dernière minute dans l’enceinte du cimetière. « Il y avait des soldats, il y avait de la musique militaire. On a remonté le cercueil, puis on a fait le masque dans son cercueil. Lui il était dans le Tiers-Ordre, c’était un cercueil en bois mince », relate M. Petrucci au téléphone.

Pratique ancienne

La coutume des masques funéraires remonte à l’Antiquité, durant laquelle l’éclatant masque en or massif de Toutânkhamon a été réalisé. « Ceux qui en avaient les moyens faisaient la même chose, mais souvent en bois ou en cartonnage peints », mentionne l’historienne Évelyne Ferron. C’est la démocratisation de la vie éternelle. On retrouve d’ailleurs deux masques égyptiens du Ier siècle en gypse dans la collection du Musée national des beaux-arts du Québec (MNBAQ). « Il en existe beaucoup plus qu’on pense », précise le conservateur du MNBAQ, Daniel Drouin.

Les masques sont particulièrement populaires en Occident entre la fin du XVIIIe siècle et l’orée du XXe siècle. Ils permettent alors de conserver les traits du défunt pour la réalisation de bustes ou de toiles. C’est le cas du général James Wolfe tombé au milieu des pavillons actuels du MNBAQ. En 1759, le corps du conquérant est rapatrié en Angleterre sur un bloc de glace afin d’en assurer la conservation. « On avait l’intention de faire un masque, mais sa dépouille était tellement en mauvais état qu’on a fait appel à un membre de sa garde rapprochée, un domestique qui, semble-t-il, lui ressemblait », souligne M. Drouin. D’ailleurs, le Musée des beaux-arts du Canada possède un buste de marbre réalisé à partir de ce trompe-l’oeil aujourd’hui démasqué.

La pratique tombe en désuétude lorsque Pierre Petrucci amorce sa carrière dans le plâtre. Il ne réalise lui-même qu’une demi-douzaine de masques, dont celui du premier ministre québécois Paul Sauvé, décédé en fonction en 1960. Inutile de chercher sur les étagères des réserves muséales le masque mortuaire de son prédécesseur Maurice Duplessis, qui est pourtant réputé comme l’importateur du marketing politique sur la scène politique québécoise. La commande a été annulée, fait remarquer M. Petrucci, dont l’atelier a été détruit par un incendie en 1971. Le collectionneur Marc-Alain Tremblay a récupéré les cinq masques sauvés des flammes, dont le double d’Henri Bourassa.

Les masques funéraires sont rarement mis en vitrine. Les sensibilités ont bien changé, constate Daniel Drouin du MNBAQ en donnant l’exemple des mèches des cheveux des disparus que l’on enchâssait autrefois dans les bijoux. « On imagine très peu les gens aujourd’hui déambuler avec ce genre d’objet là sur eux. »

Pierre Petrucci garde toutefois espoir de voir ses oeuvres exposées à la vue de tous. « Les masques mortuaires pourraient se retrouver dans nos musées ou dans certains endroits publics représentant le défunt en trois dimensions et n’être plus regardés comme grotesques ou d’un goût morbide », conclut-il.

Les dernières heures du fondateur du «Devoir»

Le dimanche qui devait être le dernier de sa vie terrestre, notre fondateur parut mieux que depuis longtemps. C’était la veille de son anniversaire de naissance et l’on parla même de faire à cette occasion une petite fête de famille. Par une heureuse coïncidence, l’un de ses deux fils religieux, François, était ce jour-là à la maison. […]. Le père se sentait tellement bien qu’il proposa de descendre au rez-de-chaussée. On l’en dissuada, mais il dîna en famille, très gai, racontant des souvenirs de jeunesse. Il achevait sa tasse de café et son cigare quand, sous le coup d’une soudaine douleur, il porta la main à sa poitrine. Il comprit que cette douleur c’était l’avertissement suprême et, sans plus, il dit à François : Donne-moi l’absolution. « Mon père, répondit le jeune religieux, faites votre acte de contrition… » Et sur la tête du vieillard incliné le fils fit aussitôt descendre les paroles du dernier pardon. Quelques minutes plus tard, Henri Bourassa n’était plus. Mais jusqu’à la fin, il put donner des signes de conscience, témoigner par ses gestes qu’il s’associait aux prières qui montaient autour de lui. Omer Héroux, 11 septembre 1952
9 commentaires
  • Gaston Bourdages - Abonné 10 janvier 2017 04 h 17

    A vous deux messieurs Bélair-Cirino et Noël, mercis...

    ...pour ce nourrissant rendez-vous avec le géniteur-auteur de «Fais ce que dois». Merci aussi à toutes celles et ceux intervewés pour leur enrichissement de ce très beau «papier». 107 ans plus tard, nous voici encore public lecteur.
    À monsieur Bourassa, merci pour votre partage de foi. Ce, dans les sens et applications les plus larges possible.
    Heureux anniversaire au «Le Devoir», aux gens qui l'animent, qui le nourrissent et qui le font vivre.
    Gaston Bourdages,
    Écrivain.

  • Bernard Terreault - Abonné 10 janvier 2017 09 h 07

    Question

    Au lieu de le laisser enterré dans une boîte de carton, ne pourrait-il pas être récupéré par ses descendants, ou encore exposé dans les bureaux du journal qu'il a fondé?

    • Hélène Paulette - Abonnée 10 janvier 2017 19 h 15

      Il faudrait en faire une copie en bronze.

  • Christian Montmarquette - Abonné 10 janvier 2017 10 h 42

    Bourassa et la "pensée de la race"...


    "La conservation de la langue est nécessaire à la conservation de la race.. " - Henri Bourassa

    - Mais que se passerait-il donc si un Noir anglophone se mettait à parler français?

    - Il blanchirait?

    Christian Montmarquette

    Source de la citation:

    http://www.lebonnetdespatriotes.net/lbdp/images/bo

    .

    • Hélène Paulette - Abonnée 11 janvier 2017 00 h 23

      Et Boucar Diouf? Est-il blanc? Il est pourtant bien québécois...

    • Christian Montmarquette - Abonné 11 janvier 2017 11 h 52

      Je ne dis pas le contraire.

      C'est Henri Bourassa qui l'a dit.

    • Marc Therrien - Abonné 11 janvier 2017 18 h 16

      Hummm...Conservation de la race....française??
      Et la langue maternelle de Boucar Diouf est-elle l'anglais?

      "Il n'y a pas de race française, mais il y a une nation française"- Aragon

      Marc Therrien

  • Yves Côté - Abonné 10 janvier 2017 11 h 22

    Très émouvant...

    Très émouvant que ce récit d'une tradition qui, lorsqu'on y réfléchit, porte une grande part de noblesse humaine et qui dorénavant, est disparue.

  • Jérémie Giles - Abonné 10 janvier 2017 18 h 40

    Anne Bourassa, une drande dame

    Voilà que ce masque funéraire de Henri Bourassa refait surface. En 1982, à l'occasion du bicentenaire de l'Acadie, une paroisse du Haut Richelieu, j'avais pris l'initiative de sculpter un médaillon de bronze de Napoléon Bourassa, le père de ce dernier. Nous avions invité sa petite fille Anne, fille de Henri Bourassa à venir dévoiler cette sculpture. Dès notre première rencontre, je découvrais une grande dame, érudite et particulièrement alerte et renseignée sur l'histoire de sa célèbre famille. Par la suite nous avons à maintes reprises communiqué et c'est à l'occasion d'une de nos conversations qu'elle m'offrait ce masque funéraire de son père. Dans le but que je puisse éventuellement voir à le faire couler en bronze. Mes très nombreux engagements à l'époque m'ony obligé de lui suggérer de confier ce masque au Musée des Ursulines à Québec. L'intention étant que celui-ci serait alors disponible pour l;a création d'une oeuvre ultérieurement. Devoir surgir ce masque aujourd'hui, m'oblige à m'interroger: Pourquoi n'y a t-il pas de monument de Henri Bourassa sur la colline parlementaire à Québec ? Alors que......Jérémie Giles