Ottawa ferme les yeux sur le passé

Le ministre Ralph Goodale lors de la période de questions de vendredi
Photo: Michelle Siu La Presse canadienne Le ministre Ralph Goodale lors de la période de questions de vendredi

Aucun journaliste n’est actuellement surveillé par la GRC et le SCRS… mais Ottawa n’a pas idée si cette situation a pu se produire dans un passé récent. Le ministre de la Sécurité publique, Ralph Goodale, ne l’a pas demandé. Et il n’a pas l’intention de le faire : c’est le présent qui compte, dit-il.

Pour M. Goodale, « la question porte sur ce qui se passe maintenant et nous pouvons offrir l’assurance que ce genre d’activité n’a pas lieu. Je ne sais rien sur les événements qui se sont produits lorsque nous [les libéraux] ne formions pas le gouvernement », a indiqué le ministre en point de presse.

Questionné à savoir s’il demanderait directement au patron du Service canadien du renseignement de sécurité (SCRS) si des mandats de surveillance ont pu être lancés dans les cinq dernières années, Ralph Goodale a répondu que c’était précisément la « responsabilité du directeur de répondre aux questions opérationnelles ».

Or, interrogé la veille à savoir si le SCRS a pu mettre des journalistes sous surveillance dans les dix dernières années, le directeur en question — Michel Coulombe — avait répondu : « Ce qui s’est passé au Québec ne se produit pas au niveau fédéral. Je ne commenterai pas plus que cela et je ne commenterai pas des questions opérationnelles. » Il avait ajouté qu’à « cause des mesures en place au niveau fédéral, une situation comme on voit présentement au Québec ne s’est pas produite et ne se produira [pas] ».

Reste qu’il existe un exemple contradictoire : en 2007, la Gendarmerie royale du Canada (GRC) avait filé deux journalistes de La Presse… à la demande du SCRS.

Lors de la période de questions, M. Goodale a indiqué trouver « très inquiétantes » les révélations qui ont marqué la semaine au Québec — l’espionnage de plusieurs journalistes par le Service de police de la Ville de Montréal (SPVM) ou la Sûreté du Québec (SQ).

Le flou demeure sur ce que les forces policières ont fait des informations récoltées (notamment les registres des téléphones des animateurs de l’émission phare Enquête, de Radio-Canada). C’est dans ce contexte qu’un juge de la Cour supérieure du Québec a ordonné vendredi la mise sous scellés des informations tirées du téléphone cellulaire de Patrick Lagacé, chroniqueur à La Presse espionné par le SPVM.

La commission d’enquête mise sur pied par Québec dans la foulée devra déposer son rapport « dans un délai relativement court », a pour sa part précisé le premier ministre Couillard vendredi matin. « On veut qu’ils travaillent bien, mais on ne veut pas non plus que ça s’éternise pour qu’on puisse passer à l’action. »

Le chef caquiste François Legault a réclamé que cette commission scrute attentivement la question de la nomination des directeurs de services policiers, de même que les relations entre policiers et dirigeants politiques.

« C’est un drôle de hasard que les deux derniers premiers ministres — ou première ministre — du Québec, dès leur arrivée, aient changé le directeur général de la SQ, a-t-il fait valoir. Que Stéphane Bergeron [ancien ministre péquiste de la Sécurité publique] sente qu’il a le droit d’appeler le d.g. de la SQ pour demander ce qui se passe avec son ami Michel Arsenault de la FTQ, c’est troublant. »

M. Legault a réitéré qu’il souhaite aussi une meilleure protection pour les lanceurs d’alerte que celle prévue dans la version actuelle du projet de loi 87 — qui ne protège pas un divulgateur qui s’adresserait aux médias plutôt qu’aux instances internes. « Ce n’est pas pour rien que des policiers appellent des journalistes : c’est parce qu’en haut, c’est bloqué et ils n’ont pas le droit, quand ça concerne des politiciens, de parler », pense M. Legault.

 

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