Ce surplus que nous ne saurions voir

Carlos Leitão a présenté la mise à jour économique du gouvernement libéral, à Québec, cette semaine.
Photo: Jacques Boissinot La Presse Canadienne Carlos Leitão a présenté la mise à jour économique du gouvernement libéral, à Québec, cette semaine.

Inexorablement, le gouvernement Couillard poursuit son plan de match avec la présentation cette semaine, par Carlos Leitão, de sa mise à jour économique. Après les sacrifices, un peu de répit, avant une forme d’apothéose à l’approche des prochaines élections, en 2018. C’est réglé comme du papier à musique. Paradoxalement, c’est un encombrant surplus de 2,2 milliards qui a produit la fausse note.

Carlos Leitão le reconnaît. L’irruption de ce surplus de 2,2 milliards au terme de l’exercice 2015-2016 — l’année de toutes les compressions et des hausses de taxes et de tarifs, mais aussi l’année où l’équilibre financier devait être atteint — nécessite quelques explications. « Ça nous oblige, nous aux Finances et au Trésor, à bien expliquer les choses », soutient le ministre des Finances et président du Conseil du trésor dans une courte entrevue avec Le Devoir. « Si on était dans une situation où ces surplus étaient récurrents, structurels, ce serait différent. »

Dans les documents de la mise à jour, le ministère, tout comme le ministre, insiste sur le fait que ce surplus, que l’on ne saurait voir, est ponctuel pour l’essentiel. Le quart de ce surplus est récurrent et sert à financer, avec la réduction de 150 millions de la provision pour éventualités, à devancer l’abolition complète de la taxe santé en 2017 et à remplumer la santé, l’éducation et le développement économique régional.

«Déficit de compassion »

À l’Assemblée nationale, le chef de l’opposition officielle, Jean-François Lisée, n’a pas manqué de sauter sur l’occasion. « Quelle est l’ampleur du déficit de compassion ? C’est 2,2 milliards de dollars, a-t-il lancé. Quand a-t-il su, au cours de la dernière année, qu’il coupait davantage que ce qui était nécessaire pour son objectif de déficit zéro et, lorsqu’il l’a su, pourquoi n’a-t-il pas dit : ça suffit, de couper les bains, ça suffit, les patates en poudre, ça suffit, de faire coucher des dames sur leur chaise roulante parce qu’elles n’ont pas les soins à domicile nécessaires ? »

La rhétorique est frappante. Toutefois, ce n’est qu’après coup qu’on connaît l’ampleur exacte d’un surplus ou d’un déficit, grâce aux comptes publics. D’autre part, il est difficile, sur un budget de 100 milliards, d’arriver pile à zéro, ou quelques autres chiffres. De tout temps, des écarts ont surgi. Parfois positif : en 2014-2015, un déficit prévu de plus de un milliard s’est transformé en un léger surplus. Parfois négatif : sous le gouvernement Marois en 2012-2013, un déficit prévu de 600 millions s’est mué en un gouffre de 2,5 milliards. Et cela tenait compte d’un gros imprévu : la radiation de 1,8 milliard liée à la fermeture de la centrale Gentilly II.

Certes, il est gênant de voir dans les comptes publics que 220 millions n’ont pas été dépensés en santé, même s’il ne s’agissait pas de dépenses destinées aux centres d’hébergement et de soins de longue durée (CHSLD). Ou encore que le montant de 147 millions, économisé en raison des journées de grève des enseignants, a servi à renforcer le bilan des commissions scolaires.

Même sans imprévu majeur, comme c’est le cas en 2015-2016, des écarts de 500 millions ou même de un milliard sont courants. Sur un budget de 100 milliards, il s’agit d’un écart représentant de 1/2 % à 1 %.

L’écart de 2,2 milliards, substantiel dans les circonstances, témoigne de la détermination du gouvernement Couillard d’arriver au déficit zéro, et non pas à 200 ou 500 millions de déficit, ce qui n’aurait eu aucun impact réel sur le plan financier. Mais, sur le plan politique, les libéraux auraient mal paru.

Carlos Leitão fait remarquer que les contraintes de la Loi sur l’équilibre budgétaire appellent à la prudence. Comme la loi stipule que tout déficit doit être remboursé l’année suivante, un déficit de 500 millions représente une côte à remonter de un milliard. Et les bonzes du ministère des Finances aiment bien compter sur la ceinture et les bretelles.

En cette fin d’année 2016, l’économie va mieux, affirme Carlos Leitão. En cela, il donne implicitement raison à des économistes comme Pierre Fortin, qui affirme que le retrait de quatre milliards de l’économie en un an — sous forme d’une réduction des dépenses publiques après inflation et de hausse de taxes et de tarifs — a contribué à ralentir l’économie. Dès que le gouvernement desserre un tant soit peu l’étau, l’économie s’en porte mieux.

Fragilité

Mais, pour Carlos Leitão, la prudence reste malgré tout de mise. « On voit un renforcement de l’économie du Québec dans un environnement international qui est encore fragile », fait-il observer, pointant vers les taux d’intérêt négatifs en Europe et minimes aux États-Unis.

La Coalition avenir Québec a choisi un angle d’attaque aux antipodes de celui du PQ. À ce surplus de 2,2 milliards s’ajoutent les versements au Fonds des générations de 1,45 milliard, un fonds destiné à réduire le poids de la dette. François Legault relève que des organismes comme le Fonds monétaire international (FMI) suggèrent que les États, plutôt que de rembourser leur dette, engagent des dépenses afin de stimuler l’économie. Il réclame une baisse d’impôt immédiate de 1000 $ par famille, un débours de deux milliards qui serait tiré des versements prévus au Fonds des générations.

Au Québec, personne ne descend dans les rues, comme en Europe, pour défendre cette proposition de stimulation économique. L’idée n’a pas encore « percolé » dans la population, estime-t-on dans l’entourage du chef caquiste, bien que, en soi, les jeunes familles, que veut séduire la CAQ, pourraient ne pas se montrer indifférentes à cet appel du pied. C’est une position qui a peu d’élan à l’heure actuelle, mais qui pourrait être porteuse aux prochaines élections, avance-t-on.

Philippe Couillard avait accusé François Legault de souffler sur « les braises de l’intolérance », parce qu’il proposait de réduire les seuils d’immigration, et il avait associé Jean-François Lisée aux partis de droite européens, parce qu’il songeait à interdire la burqa dans l’espace public comme en France. Voilà que Carlos Leitão dénonce à l’Assemblée nationale « le populisme » de la CAQ. « Du populisme économique, c’est ce qu’ils font, c’est leur spécialité », a-t-il répondu à François Bonnardel, mercredi.

« On le voit ailleurs dans d’autres pays : promettre des baisses d’impôt importantes, majeures, sans se soucier des grands équilibres financiers », a-t-il dit au Devoir.

Il est toutefois étonnant de voir un parti politique réaliser une de ses principales promesses sans le proclamer haut et fort. Dans le cadre financier du Parti libéral du Québec, présenté lors des élections de 2014, il est écrit que « la réalisation de surplus budgétaires est prévue dès 2015-2016 ».

Il est vrai que le PLQ poursuivait en affirmant que « les surplus budgétaires seront alloués à 50 % aux réductions d’impôt et à 50 % à la réduction du poids de la dette ». Or la totalité du surplus de 2,2 milliards a été affectée à « une réserve de stabilisation ». Bref, on a fait disparaître ce surplus comme s’il avait quelque chose de honteux. Ou encore de prématuré. Signer un dernier budget en 2018 avec une baisse d’impôt à la clé, mais pas avant, ce serait, aux yeux des libéraux, une façon de montrer qu’ils ont de la suite dans les idées. Non pas du populisme, mais un sain opportunisme.


 
6 commentaires
  • Jean-Pierre Aubry - Abonné 29 octobre 2016 09 h 50

    Un véritable surolus de 3,6 millirads $

    Le véritable surplus n'est pas de 2,2 milliards $ en 2015-2016. C'est le surplus au sens de la loi sur l'équilibre budgétaire, une définition unique au Québec, qui est de 2,2 milliard $. Ce dernier avait été prévu comme devant être nul.

    Le véritable surplus en 2015-2016, selon la définition habituelle, est de 3,644 millirad $, 2,2 milliards au dessus des projections du gouvernement incluse dans son plan économique de 2016.

    La définition habituelle de solde budgétaire est la différence entre la somme de tous les revenus moins la somme de toutes les dépenses.

    Jean-Pierre Aubry
    Économiste

    • Mario Jodoin - Abonné 29 octobre 2016 13 h 31

      Merci, j'allais faire la même remarque. Je n'ai rien contre le Fonds des générations, mais j'en ai beaucoup contre la façon dont on s'en sert pour manipuler les faits et l'opinion publique. Je trouve triste que les journalistes parlent constamment d'un surplus de 2,2 milliards $ plutôt que de 3,6 (ou 3,644, pour être plus précis), sans réaliser qu'ils participent ainsi à l'entreprise de désinformation de ce gouvernement.

  • Nicole D. Sévigny - Abonnée 29 octobre 2016 11 h 26

    Charabia banquaire...

    le PLQ considère l'État* du Québec comme le ferait une banque...

    L'argent (monopoly) apparait et disparait selon un "brassage de dés" dont notre
    ministre-magicien-prestidigitateur-manipulateur-illusionniste, Carlos Leitao semble avoir une pratique...disons, fort ratoureuse.

    Comme le dit si bien RD dans son article,"..la totalité du surplus* de 2,2 milliards a été affecté à "une réserve de stabilisation".

    (si surplus* il y eut...il le fut sur le dos de l'austérité. tout comme: +2 - 2 = 0 )

    • Christian Montmarquette - Abonné 30 octobre 2016 11 h 09

      À Nicole D. Sévigny,

      "Carlos Leitao semble avoir une pratique...disons, fort ratoureuse.." -Nicole D. Sévigny

      - Et que dites-vous de la pratique ratoureuse du Parti québécois qui avait dissimulé 4 milliards de déficit en 2014?

      Christian Montmarquette

      Référence :

      "Le vérificateur général affirme que le gouvernement Marois connaissait dès novembre 2013 l'existence d'un trou de près de 4 milliards pour atteindre son déficit prévu de 1,75 milliard en 2014-2015." - Huffington Post, 03/06/2014

  • Nicole Delisle - Abonné 29 octobre 2016 18 h 08

    On a vu votre jeu M. Lateio!

    Il faut être "ratoureux" pas à peu près pour faire parler les chiffres comme bon lui semble et transférer des fonds d'ici à là, au gré de sa convenance, pour tenter d'amortir l'effet désastreux des compressions et du régime d'austérité instauré par les libéraux. M. Lateio est un habile prestigidateur qui manipule aussi bien les colonnes de chiffres que les citoyens! Il a beau essayer de nous amadouer avec des semblants de réinvestissements mais ça ne passe pas! La vérité c'est que les libéraux ont délibérément détruit toutes les mesures sociales qui faisaient du Québec sa fierté et sa distinction. Le système de santé, l'éducation, les aînés, les personnes en perte d'autonomie, les assistés sociaux, les pauvres et les enfants en difficulté, les travailleurs mis au chômage à cause des compressions, les taxes de toutes sortes rajoutées et les impôts toujours plus hauts qu'ailleurs. Et là, on va venir nous donner
    quelques bonbons pour dorer un peu la pilule? Non, trop, c'est trop! La maladie des libéraux consiste en une "structurite budgétaire aiguë" et les médecins au pouvoir en sont la cause précisément. Dans leurs grands bureaux, ils passent leur journée à compiler des chiffres, à inventer des coupures dans les recoins non encore explorés,
    à rationaliser de telle façon que le citoyen se sente encore une fois un peu plus tiraillé et démuni. Ce sont des robots sans aucune humanité qui ont été mis au pouvoir au service des grands argentiers richissimes des pétrolières et des multinationales qui naviguent maintenant encore plus loin dans les rivages des traités de libre-échange
    mondial. Ils pourront bientôt se passer de ces petits serviteurs de province ou de pays pour utiliser leur pouvoir tout neuf de rois de la planète. Plus personne ne pourra se mettre au travers de leur chemin. Ils goberont toutes les richesses du monde avec une totale liberté d'agir! Les pays ne seront que des jouets entre leurs mains parce qu'ils se seront fait avoir royalement!

  • Patrick Boulanger - Abonné 30 octobre 2016 07 h 43

    L'ancien péquiste M. Legault me fatigue avec sa volonté de vouloir baisser les impôts. À mon sens, c'est plutôt une hausse des impôts que l'on a de besoin pour diminuer les inégalités sociales, investir dans nos services publics et rembourser progressivement notre dette.