Québec lance la réflexion… et relance le débat

Le ministre Sébastien Proulx dit vouloir « améliorer la préparation et la formation continue des enseignants ».
Photo: Jacques Boissinot La Presse canadienne Le ministre Sébastien Proulx dit vouloir « améliorer la préparation et la formation continue des enseignants ».

Québec revient à la charge avec l’idée de créer un ordre professionnel pour les enseignants et de leur imposer de la formation en continu. Ce sont deux pistes d’action suggérées par le ministère dans un document de consultation rendu public vendredi, qui vise à poser les bases d’une nouvelle politique de la réussite éducative.

« La qualité de l’enseignement et des pratiques pédagogiques est une condition essentielle à la réussite éducative », peut-on lire dans le document de quatre pages qui sera soumis à une consultation générale au cours des prochains mois.

Québec entend ainsi « proposer la création d’ordres professionnels pour soutenir le développement et consolider l’expertise des différentes professions liées à l’enseignement et à la pédagogie ».

Il souhaite également « améliorer la préparation et la formation continue des enseignants pour mieux répondre aux besoins des élèves dans des classes de plus en plus hétérogènes ».

« On va avoir cette réflexion-là d’abord — bien entendu — avec les enseignants et avec les gens qui sont intéressés par l’école », a répondu le ministre de l’Éducation, Sébastien Proulx, lors d’une conférence de presse tenue pour le lancement de sa vaste consultation publique sur l’éducation, vendredi matin.

Le ministre dit vouloir réfléchir avec les acteurs du milieu à la façon dont cela pourrait se faire « dans le respect de l’espace d’autonomie des enseignants [et] dans le cadre de leur motivation ».


Mécontentement

Si l’annonce de la consultation a été applaudie par la majorité des acteurs du réseau, dont plusieurs dizaines de représentants s’étaient déplacés à la Grande Bibliothèque de Montréal pour assister à l’événement, vendredi matin, ces deux points suscitent déjà du mécontentement. Il faut dire que les idées de la formation en continu et de la création d’un ordre professionnel reviennent constamment dans le débat public et sont, chaque fois, rejetées par les enseignants eux-mêmes.

« Sur des questions comme l’ordre professionnel des enseignants, on l’a déjà dit : pour nous, ce dossier-là est clos, on ne devrait même pas perdre de temps là-dessus », répond Louise Chabot, présidente de la Centrale des syndicats du Québec (CSQ), qui souhaite plutôt que les consultations soient « centrées sur les vraies affaires », soit la réussite des jeunes.

C’est également la position de Normand Baillargeon, essayiste et professeur en sciences de l’éducation à l’UQAM. « Je pense que, entre toutes les graves questions qui se posent en éducation, celle-là n’est pas la plus urgente et qu’on risque encore une fois de débattre de structures plus que de contenus. »

Quant à la question de la formation continue, le spécialiste affirme que c’est une « belle idée, mais [que] la priorité doit être la formation initiale, qui est parfois, voire souvent, une catastrophe. »  

Enseignants-experts

À la Fédération autonome des enseignants (FAE), le président, Sylvain Mallette, se réjouit d’entendre le ministre de l’Éducation dire qu’il veut écouter les propositions des « experts » que sont les enseignants. Mais il craint ceux qu’il appelle les « pédagocrates » du ministère et des commissions scolaires, qui imposent leur vision et empiètent sur l’autonomie des professeurs. « Il y a plein de gens qui rentrent dans la classe aujourd’hui, qui viennent nous dire comment faire le travail et la consultation, ça doit être une occasion de récupérer cet espace-là qui nous appartient. »

Il espère également convaincre le ministre de faire marche arrière sur la question des ordres professionnels. « On va répondre à ses questions et on va lui expliquer pourquoi la création d’un ordre professionnel, ce n’est pas une bonne solution, ça ne changera rien à la réussite, et on va lui rappeler qu’il existe déjà de la formation continue. »

Barricades

Pourtant, certains sont ravis que le ministre ramène cette idée sur la table. C’est le cas du président de la Fédération des établissements d’enseignement privés, Jean-Marc Saint-Jacques, qui affirme que la création d’un ordre professionnel est « le meilleur moyen de reconnaître la compétence des enseignants et d’assurer une formation continue tout au long de leur carrière ».

Mais il est conscient que c’est un terrain miné. « Je sais que, dès que l’on parle d’un ordre professionnel, tout de suite les barricades se dressent partout, alors si on trouve d’autres façons de le faire, moi, je suis ouvert. »

Cinquante ans après la création du ministère de l’Éducation et 20 ans après les derniers états généraux, le ministre Sébastien Proulx estime qu’il faut « moderniser notre système d’éducation ». Il entend mener des consultations à travers tout le Québec avant de conclure, le 1er décembre prochain, par une rencontre nationale qui jettera les bases d’une politique de la réussite éducative.

On y discutera des services de garde éducatifs et du dépistage précoce, de l’intégration des élèves handicapés ou en difficulté d’apprentissage, des ressources technologiques nécessaires à la réussite, de la préparation au marché du travail, d’interventions ciblées pour les nouveaux arrivants et de l’engagement parental.

« Aveu d’un échec »

La réflexion sera intéressante et Sylvain Mallette, de la FAE, a bien hâte de faire entendre les propositions des enseignants. Mais il ne peut s’empêche d’y voir « l’aveu d’un échec » des politiques gouvernementales des dernières décennies.

« On a chambardé le réseau des écoles publiques, le programme de formation des maîtres, le programme de formation de l’école québécoise. On nous a dit : “ Arrêtez d’enseigner de telle façon ”, et on nous a obligés à enseigner de telle autre façon, pour se rendre compte que, 20 ans plus tard, ça ne semble pas avoir fonctionné, puisqu’on se pose encore les mêmes questions. Les arguments que j’entends aujourd’hui, ce sont ceux qui ont servi à nous imposer la réforme. C’est comme si le temps s’était arrêté pendant 20 ans. »

15 commentaires
  • Patrick Daganaud - Abonné 17 septembre 2016 04 h 00

    Tout parti néolibéral, fédéraliste ou nationaliste, échouera

    Les systèmes éducatifs sains sont issus de la social-démocratie : elle seule rend à la population la part requise des richesses disponibles et, pour ce, elle empêche les ploutocrates de s'empiffrer au détriment des plus vulnérables.

    Le parti libéral n'est pas et ne sera jamais celui d'une social-démocratie.
    Il n'aura donc jamais les moyens de ses prétentions érigées en intentions, mais, comme ses prédécesseurs, il fera horriblement semblant.

    Les castes et les cliques qui n'ont que faire de l'expertise des praticiens s'empareront de la barre dans une quête effrénée du faire croire.

    Dans les universités, les lacunes abyssales dans la formation de base des futurs maîtres seront comblées par leur initiation aux modèles émergents, issus d'une recherche anémique et réductionnistes parce que les chercheurs ont défini les données probantes sans tenir compte de la systémique qui construit ou déconstruit leur applicabilité.
    Sans compter les très jeunes chercheurs qui, bardés d'une maîtrise, voire d'un doc, ne maîtrisent pas les savoirs de base de leur propre champ d'expertise!

    On fera un ordre? Je propose un collège. Comme celui des médecins, salaires à l'avenant...Mais ce ne sera pas garant d'une amélioration des services....

    L'une des causes de la dérive perpétuelle du continent Éducation réside dans la pédagogie délétère et dans la didactique farfelue des programmes : le constructivisme et le socioconstructivisme en groupe-classe, dans une société en désagrégation, ne donnent pas les résultats escomptés par les chercheurs qui les ont préconisés. Tiens donc!

    Une autre cause sera bientôt celle du traitement frénétique de l'information dans notre monde numérique qui tout accélère, tout rend accessible, tout morcelle, tout substitue.

    D'autres causes seront la prédation, l'élitisme, la compétition, l'individualisme, l'égoïsme qui n'ont cure de la vulnérabilité et de ses proies.
    Ce sont les maux sociétaux que crée le néolibéralisme...

    • François Dugal - Inscrit 17 septembre 2016 17 h 40

      "Lacunes abyssales dans la formation de base des futurs maîtres,"
      C'est exactement ça, monsieur Daganaud.

  • Jacques Morissette - Inscrit 17 septembre 2016 06 h 41

    Du réchauffé, pour faire semblant qu'ils font quelque chose.

    • Pierre Robineault - Abonné 17 septembre 2016 09 h 57

      En effet, mais c'est exactement ce que j'aurais appliqué à tout politicien, en particulier à ceux et celles qui change opportunément d'idéologie et de parti.

  • Claude Girard - Abonné 17 septembre 2016 06 h 54

    D’accord pour la création un ordre professionnel

    J’ai été commissaire pendant vingt ans et, à quelques reprises, j’ai constaté accidentellement que des personnes accédaient à des postes de direction de service ou d’établissement avec une ou deux années d’expérience d’enseignement et sans posséder leur permis d’enseignement. J’ai toujours cru qu’un ordre professionnel empêcherait ces situations inacceptables.

    • Sylvain Auclair - Abonné 17 septembre 2016 18 h 01

      Si on vérifie pas s'ils ont le permis d'enseignement, va-t-on vérifier s'ils sont membres de l'ordre?

  • François Dugal - Inscrit 17 septembre 2016 08 h 06

    Panique totale

    L'éducation québécoise est un échec sur toute la ligne, monsieur le ministre Proulx vient de s'en rendre compte. Son "appel à tous" constitue une démarche désespérée pour empêcher le navire de couler à pic. Mais voilà, des décennies de réformes pédagogiques, aussi farfelues que loufoques, ont creusé une brèche impossible à colmater.
    Les enseignants sont sous-payés, ils ont des conditions de travail atroces, les directions scolaires restent cloîtrés dans leurs bureaux à faire des "tâches administratives" et des clowns sans expérience de terrain concoctent des programmes pédagogiques délirants en toute impunité.
    Que faire? J'ai bien peur qu'il n'y ait plus rien à faire, il est tout simplement trop tard.
    Il faut également tenir compte qu'une partie importante de parents (qui sont également des électeurs) sont parfaitement satisfaits de la médiocrité ambiante. Devant ce naufrage, le seul canot de sauvetage pour les parents qui désirent encore une éducation de qualité pour leurs enfants sera de garder ceux-ci à la maison.
    Nous avons franchi le point de non-retour; après des décennies d'incurie,il faut en assumer les conséquences : nous coulons, et il n'y a plus rien à faire.

    François Dugal, enseignant à la retraite

  • Jean-Guy Aubé - Abonné 17 septembre 2016 08 h 28

    problèmes de cohérence

    Pour faire face à la pénurie d'enseignants, le gouvernement engage des professeurs qui n'ont pas toute la scolarité requise. Il devrait s'affairer à régler ce problème avant de penser un nouvel ordre professionel pour les enseignants.