Québec récupère Saint-Sulpice

L’édifice historique sur la rue Saint-Denis, à Montréal.
Photo: Jacques Grenier L’édifice historique sur la rue Saint-Denis, à Montréal.

Beau cadeau de Noël pour le milieu culturel: l'édifice patrimonial qui abritait la bibliothèque Saint-Sulpice restera dans le domaine public. La ministre de la Culture, des Communications et de la Condition féminine du Québec (MCCCQ) a indiqué hier qu'elle exercera son droit de premier acheteur pour le bâtiment qui, sinon, passerait aux mains du secteur privé. C'est une première.

«J'ai décidé d'exercer mon droit de préemption», a déclaré hier au Devoir la ministre Christine St-Pierre. «Le MCCCQ bloque la vente et se porte acquéreur de la bibliothèque Saint-Sulpice. C'est la première fois dans l'histoire du Québec qu'un ministre exerce son droit de préemption pour un immeuble.»

Le cadeau de Noël prend un goût doux-amer quand on sait que le gouvernement rachète au coût de 4,5 millions de dollars l'édifice montréalais qu'il avait pourtant cédé en 2005 à l'Université du Québec à Montréal (UQAM) pour la somme de 2,5 millions de dollars.

«Au-delà de l'argent, il faut voir dans cette bâtisse toute sa charge historique», a justifié la ministre. «C'est un joyau du patrimoine québécois. Les sulpiciens ont été importants pour l'histoire de Montréal et l'avancement de l'éducation. On a besoin, dans une société, de s'inspirer du passé pour aller vers l'avenir et de garder des choses à nous, collectivement.»

En recourant à son droit de préemption, levier exceptionnel qui s'applique pour les biens classés patrimoniaux, Mme St-Pierre assure la destinée publique de l'édifice de la rue Saint-Denis. Elle rend caduque la transaction de 4,5 millions de dollars en cours entre un groupe de promoteurs immobiliers et l'UQAM. Pressée par sa crise financière, l'UQAM a remis l'édifice en vente au printemps dernier. Un groupe d'investisseurs resté anonyme a déposé une offre d'achat début octobre, laissant au MCCCQ jusqu'à la fin de décembre pour décider si elle laissait la transaction se conclure ou non.

Un geste exceptionnel

Même si l'UQAM assurait que l'acheteur voulait faire de l'édifice Saint-Sulpice une librairie, le milieu culturel n'a pas tardé à se braquer devant l'éventualité de perdre aux mains du secteur privé ce joyau du patrimoine, berceau de l'actuelle Bibliothèque nationale du Québec et lieu de déploiement de nombreux rendez-vous culturels.

Attendue avec impatience, la réponse de la ministre a bien sûr réjoui universitaires et gens du patrimoine, du livre et de la culture.

«C'est une très bonne nouvelle», a lancé Georges Leroux, philosophe, assidu de la bibliothèque Saint-Sulpice et signataire de la lettre «Sauvons l'édifice Saint-Sulpice». «La ministre a été très sensible, très vite.» Avec l'annonce du classement patrimonial du carnet de Nelligan, il voit là un joli doublé pour Noël.

«C'est une fin heureuse», a indiqué Daniel Hébert, porte-parole de l'UQAM, rappelant les intentions premières de maintien de la vocation culturelle. «On ne voulait pas faire d'argent avec ça, on avait des projets, mais notre situation financière ne nous permettait plus de les réaliser.»

«C'est un acte de réunification des familles, d'une certaine façon, puisque c'est un bâtiment qui appartenait au domaine public», a déclaré Dinu Bumbaru, de l'organisme de défense du patrimoine Héritage Montréal. «C'est formidable que la ministre pose ce geste au caractère très exceptionnel.»

En 35 ans d'existence, le droit de préemption n'avait jamais été exercé pour un bien immobilier. Seuls le manuscrit de Jacques Viger, premier maire de Montréal, et onze dépositions exposant le complot des Patriotes ont bénéficié de ce traitement.

Problème d'éthique et avenir

L'envers de la médaille, c'est le rachat à gros prix d'un bâtiment qui, au départ, appartenait au gouvernement.

«Il y a un problème d'éthique administrative, a souligné M. Bumbaru. Il y a bien sûr la volonté d'aider l'UQAM, mais un geste plus digne [de la part de celle-ci] aurait été de remettre l'édifice au domaine public qui le lui a confié plutôt que de le brader et de forcer la main de la ministre.»

La ministre St-Pierre n'a pas voulu s'engager sur le terrain de la critique. «C'était de très bonne foi parce que l'UQAM avait un projet très porteur qui était un institut du patrimoine, a-t-elle dit. On ne peut pas dire que c'était vendu à quelqu'un qui n'était pas sérieux. Une institution universitaire, ç'a un certain prestige, et ça restait dans le domaine public.»

Mme St-Pierre se concentre maintenant sur l'exercice de son droit de préemption. Une fois conclu l'acte notarié d'achat, elle entend lancer un appel d'intentions dès le début de janvier auprès du milieu culturel afin que soient soumis des projets pour la nouvelle vocation de l'édifice Saint-Sulpice.

«Le projet qui va naître là sera celui qui fera le plus honneur à cette bâtisse», a précisé la ministre.

Outre l'Institut du patrimoine, l'édifice Saint-Sulpice avait aussi inspiré un projet d'institut du livre auquel participait la présidente-directrice générale de Bibliothèque et Archives nationales du Québec (BAnQ), Lise Bissonnette. Lorsque l'UQAM a annoncé la remise en vente de l'édifice, Mme Bissonnette a ranimé son concept de bibliothèque-musée des arts vivants. Un mécène était même sur le point d'y prendre part.

Des travaux qui coûteront cher

Pour l'instant, Mme St-Pierre n'écarte ni ne privilégie aucune option. L'année 2008 nous dira quel projet et quels partenariats redonneront vie au prestigieux bâtiment, qui attend impatiemment des travaux de remise aux normes après des années d'abandon. La facture de ces travaux s'annonce encore plus élevée que la transaction elle-même.

Conçu en 1914 par l'architecte Eugène Payette, l'édifice de style Beaux-Arts a abrité les collections de livres des sulpiciens qui ont donné corps à la Bibliothèque nationale du Québec (aujourd'hui BAnQ), déménagée sur la rue Berri depuis. L'institution a donc assuré à la fois une fonction documentaire, archivistique et culturelle en accueillant conférences et

colloques.
9 commentaires
  • Gilles Delisle - Abonné 20 décembre 2007 06 h 53

    L'UQAM et les ventes de débarras!

    Il est inconcevable que le gouvernement ait vendu cet édifice à un organisme public, sans exiger que celui-ci en assure la pérennité. A l'avenir, souhaitons que les transferts ou ventes de biens patrimoniaux d'un gouvernement ou organisme public, à un autre organisme public soit mieux encadré, afin qu'ils demeurent "propriété publique"!

  • Marc Lavallée - Inscrit 20 décembre 2007 08 h 19

    Le patrimoine de Nelligan

    C'est bien que le carnet de Nelligan soit patrimonial, mais on oublie vite que l'asile Saint-Benoît-Joseph-Labre, où il a d'abord été interné, a été démoli par le port de Montréal pour pouvoir y entreposer quelques conteneurs de plus. C'était au 8050 Notre-Dame est (on peut facilement vérifier à l'aide de la carte Google et de sa vue satellite). Le plus choquant c'est que l'édifice démoli fait toujours parti du répertoire d'architecture traditionnelle de la ville de Montréal : http://www2.ville.montreal.qc.ca/ocpm/pdf/19/7e2.p

    On peut en conclure qu'un édifice patrimonial a plus de valeur lorsqu'il est adopté par notre classe artistique comme lieu de réunion dans le quartier latin...

  • Raphaella Robitaille - Inscrite 20 décembre 2007 09 h 02

    Se souvenir de nos racines

    Bonjour,
    Félicitions Madame la Ministre de la culture.en effet les Sulpiciens comme bien d'autres communautés religieuses ont été très importants dans notre histoire et leur contributon à l'éducation doit être reconnue.

  • Nicole Duchemin - Inscrite 20 décembre 2007 09 h 05

    Merci à madame la ministre Christine St-Pierre

    Les membres de la ''Coalition sauvons Saint-Sulpice'' applaudissent et accueillent avec soulagement la décision de la ministre. Merci madame la ministre pour ce beau cadeau de Noel.

    Les participants de la coalition furent entendus en Audition privée à la Commission des biens culturels du Québec CBCQ. Une grande appréhension planait après la rencontre, à cause de la teneur des questions inquiétantes qui furent posées à cette audition. Tout était possible. Le pire comme le meilleur.

    La qualité humaine et la compétence des personnes qui constituent la coalition était remarquable, tout autant que l'implication bénévole et passionnée des membres engagés corps et âme et ralliés pour la cause de Saint-Sulpice, dontl'importance de ce patrimoine collectif était plus grande que les intérêts individuels. La charge émotive des combattants était liée à l'avenir même de Saint-Sulpice.

    Saint-Sulpice est sauvé, Saint-Sulpice vivra!

    On ne veut plus jamais vivre un cauchemard pareil!
    Pour d'autres biens patrimoniaux en péril! Soyez avisé le milieu culturel et organisez-vous! Ii y en aura d'autres des victoires.

    Le Milieu culturel a fait preuve d'une cohésion solidaire incroyable pour défendre ce joyaux de notre patrimoine national. Maintenant pour la suite des choses...place à ces protagonistes de la coalition les défenseurs de Saint-Sulpice, acteurs importants du milieu culturel, pour établir dès maintenant un ''COMITÉ DE SUIVI'' afin de prendre la parole arrimée aux gestes, et pour déterminer ensemble les projets futurs les plus pertinents et efficients dans Saint-Sulpice. Faisons en sorte que le bon sens des droits culturels et économiques d'organismes majeurs mais démunis en déficit d'équipements culturels priment au-dessus des jeux de pouvoirs de grandes institutions gouvernementales de société d'état déjà établies sous un toit, comme la Grande Bibliothèque nouvellement construite au coût de plus de 90.$ millions.

    La coalition est plus vivante que jamais et demeure vigilante pour donner les grandes orientations aux projets dans Saint-Sulpice. Nous prenons les rennes pour guider l'avenir culturel de Saint-Sulpice.

    Profitons ensemble des réjouissance de Noël dans l'allégresse. C'est une victoire pour les artistes de la coalition, mais aussi pour le peuple tout entier canadien-français montréalais et québécois du Québec. L'Édifice Saint-Sulpice est redonné au citoyens du Québec.

    C'est un Moment historique collectivement pour un Monument historique classé!

    Nicole Duchemin ,
    interlocutrice pour la ''coalition sauvons Saint-Sulpice'' .

  • Raphaella Robitaille - Inscrite 20 décembre 2007 09 h 15

    Se souvenir de notre histoire

    Madame la ministre,
    Félicitations pour votre geste, en effet, les Sulpiciens comme bien d'autres communautés religieuses ont été importants dans notre histoire et ont contribué à l'avancement de l'éducation. Il ne faut pas laisser aller nos biens culturels et notre collectivité en recherche d'identité doit se souvenir de son passé , l'accepter et le comprendre. Il est donc important comme dans une famille de conserver les trésors du patrimoine et de les mettre en valeur.Ce n'est évidemment pas seulement une question d'argent.Notre histoire et nos racines n'ont pas de prix.La devise du Québec est toujours Je me souviens et pour se souvenir,il faut conserver les biens précieux qui nous rappellent notre passé et l'immense travail de ceux qui nous ont précédés. je suis fière de vous! Raphaelle Robitaille La Sarre