Montréal revoit son plan de lutte contre le plomb

À l’heure actuelle, la Ville remplace tous ses tuyaux en plomb lors de travaux d’infrastructures et de réfection de chaussées. À l’avenir, si elle constate que l’entrée de service du côté privé est aussi en plomb, elle la remplacera en même temps.
Photo: Olivier Zuida Le Devoir À l’heure actuelle, la Ville remplace tous ses tuyaux en plomb lors de travaux d’infrastructures et de réfection de chaussées. À l’avenir, si elle constate que l’entrée de service du côté privé est aussi en plomb, elle la remplacera en même temps.

La Ville de Montréal reconnaît l’échec de son plan de lutte contre le plomb dans l’eau et change sa stratégie de remplacement des canalisations. Elle obligera les propriétaires à remplacer leur partie des tuyaux en effectuant les travaux à leur place et leur enverra la facture, remboursable sur 15 ans.

« La Ville prend ses responsabilités. Si les propriétaires ne le font pas, on va le faire à leur place, parce que c’est une question de santé publique », a lancé la mairesse Valérie Plante en entrevue avec l’équipe d’enquête constituée du Devoir, de l’Institut du journalisme d’enquête de l’Université Concordia et de Global News.

Le nouveau plan d’action de la Ville en matière de gestion du plomb dans l’eau potable sera dévoilé mercredi matin.

Depuis le premier plan d’action adopté en 2006-2007, la Ville est à la recherche des tuyaux en plomb sous nos pieds pour en remplacer la partie publique, qui se rend jusqu’à la limite de la propriété privée des Montréalais. Il revient toutefois aux propriétaires de planifier et de payer le remplacement du côté privé.

« On se rend compte qu’il y a un très grand décalage entre la partie publique qui a été remplacée par la Ville, versus les entrées privées qui elles n’ont pas été remplacées. […] On a trouvé une solution [pour] s’assurer que la job soit faite », explique la mairesse qui est elle-même propriétaire d’un triplex dont elle loue plusieurs logements.

À l’heure actuelle, la Ville remplace tous ses tuyaux en plomb lors de travaux d’infrastructures et de réfection de chaussées. À l’avenir, si elle constate que l’entrée de service du côté privé est aussi en plomb, elle la remplacera en même temps. « Pour ce qui [a déjà été remplacé] dans le passé, si on n’a pas à retourner [faire des travaux], ce qui est prévu c’est qu’on va forcer les propriétaires, par règlement, à remplacer leur côté », précise Chantal Morissette, directrice du Service de l’eau de la Ville de Montréal depuis 2011.

De tels travaux peuvent représenter une dépense de 2500 à 5000 dollars pour un propriétaire, estime la Ville. C’est pourquoi elle offrira la possibilité de rembourser la facture sur une période de 15 ans. « On va devoir débourser en amont et il y aura un remboursement ensuite. C’est une décision importante qui va avoir un impact sur les finances de la Ville », admet Mme Plante, sans toutefois pouvoir préciser le budget qui sera alloué à un tel plan d’action.

D’après les données de la Ville depuis 2007, la moitié des entrées de services en plomb remplacées du côté public, ne l’ont pas encore été du côté privé. Très peu de propriétaires profitent des travaux effectués par la municipalité pour changer leur partie des tuyaux en même temps. Or, plusieurs études effectuées notamment par Polytechnique Montréal démontrent qu’un remplacement partiel des conduits en plomb ne diminue pas la concentration du métal dans l’eau, et peut même l’accentuer à court terme.

« Si on veut vraiment éliminer le problème à la source, il faut changer toute la conduite », insiste Valérie Plante.

Pourtant en 2014, cette même idée avait complètement été écartée. Lors d’une rencontre de la Commission permanente sur l’eau, une conseillère de l’époque, Elsie Lefebvre, avait avancé l’idée d’instaurer un règlement pour que les conduits en plomb, dans leur entièreté, deviennent une propriété du domaine public. Elle s’était alors fait répondre que « la Ville pourrait être poursuivie si le terrassement n’est pas refait de la même manière, comme à l’origine », peut-on lire dans le procès-verbal de cette rencontre.

« J’ai trouvé ça décourageant », se souvient Mme Lefebvre en entrevue avec l’équipe d’enquête. « C’est une absurdité complète parce que la Ville, avec des fonds publics — les taxes municipales des citoyens —, vient déjà faire les travaux jusqu’à la ligne de propriété privée. Il y avait vraiment eu un manque d’imagination juridique [pour trouver] une manière pour que tout le monde y trouve son compte sans avoir de poursuite et en réglant ce problème de santé publique. ».

« Aux États-Unis, plusieurs villes, et même des États, obligent désormais à faire uniquement des remplacements complets [des entrées de service en plomb] », explique de son côté Michèle Prévost, titulaire de la chaire industrielle en eau potable et professeure d’ingénierie à Polytechnique Montréal. « Ils sont allés en cour avec ça [parce que] ça pose des questions légales importantes d’aller sur le terrain d’un citoyen ».

Elle voit toutefois d’un bon oeil le plan proposé par Montréal. « Le faire à la place [des propriétaires], c’est bien. Le citoyen moyen ne sait pas comment faire. […] Si la Ville fait l’ensemble des travaux, elle va sûrement les faire à meilleur prix, parce qu’on n’a pas besoin de déplacer des équipes deux fois et ça va être le minimum de dérangement pour les citoyens. »

Recommandations tardives

Le plan d’action présenté par la mairesse s’est notamment appuyé sur les recommandations de la direction régionale de la santé publique (DRSP) de Montréal, transmises il y a quelques semaines à la Ville et révélées à l’équipe d’enquête la semaine dernière.

D’après le Dr David Kaiser, responsable de l’équipe en santé environnementale à la DRSP, « la situation à Montréal nécessite une action rehaussée, une action importante, pour régler la question [du plomb dans l’eau] connue depuis plusieurs années. »

La DRSP a ainsi recommandé à la Ville d’accélérer le dépistage et le remplacement des tuyaux en plomb. Elle a aussi conseillé d’offrir un moyen de protection aux Montréalais jusqu’à la fin des travaux qui prendront encore plusieurs années, considérant les milliers de remplacements à faire. « On juge que tous ceux qui vivent dans un bâtiment avec une entrée de service en plomb devraient avoir un filtre certifié pour réduire la teneur en plomb. On sait que certains ménages, pour des raisons financières ou autres, vont avoir plus de difficultés à adopter cette mesure volontaire là ; alors, on pense qu’un soutien est nécessaire », fait-il valoir.

Questionné sur la question de savoir pourquoi cette dernière recommandation n’avait jamais été proposée à la Ville auparavant, M. Kaiser a répondu que « la science est en évolution constante » et que l’évaluation des risques doit aussi prendre en compte le changement des habitudes de vie des citoyens. « On fait beaucoup la promotion de la consommation de l’eau et de l’économie de l’eau, ces dernières années. C’est moins plausible aujourd’hui qu’il y a dix ans de demander aux gens de laisser couler l’eau du robinet parce qu’on leur dit maintenant de l’économiser, ce qui est une bonne chose. Donc, ça nous amène à des recommandations différentes. »

Une idée que l’administration a décidé de suivre puisqu’un pichet d’eau doté d’un filtre certifié contre le plomb sera distribué aux résidents des logements où la présence de plomb aura été détectée, afin de les protéger le temps que les travaux soient terminés. La Ville fournira les premières cartouches du filtre, équivalant à une durée d’un an. Il reviendra toutefois aux résidents d’acheter de nouvelles cartouches par la suite.

Et pour permettre à tout un chacun de connaître la qualité de son eau, la Ville compte mettre en place un site Internet où seront publiés les résultats des tests de dépistage. « Les gens vont pouvoir taper leur adresse et ils vont voir s’ils risquent d’avoir une entrée de service en plomb », souligne Mme Morissette.

Dépistage massif

La Ville compte aussi appuyer sur l’accélérateur en matière de dépistage et de remplacement des conduits en plomb.

Depuis le premier plan d’action, 21 000 entrées de service en plomb — du côté public — ont été remplacées par la municipalité. À l’époque, celle-ci évaluait à 69 000 le nombre d’entrées de service en plomb sur le territoire montréalais. L’administration actuelle considère toutefois que 100 000 bâtiments doivent encore être testés, et la moitié d’entre eux pourraient bel et bien avoir des tuyaux en plomb. La Ville se donne d’ailleurs trois ans pour effectuer les tests de dépistage des bâtiments restants. L’année dernière, ce sont 10 000 dépistages qui ont été effectués à travers la ville.

L’administration Plante n’a par contre pas précisé si elle serait en mesure de respecter l’objectif initial, soit de retirer tous les tuyaux en plomb d’ici 2026.

Aux yeux de Michèle Prévost, c’est un coup à donner, si l’on considère le travail abattu ces douze dernières années et ce qu’il reste encore à faire. « C’est beaucoup de tuyaux, on n’en est même pas à la moitié, remarque-t-elle. Ça va prendre beaucoup de bras, beaucoup de personnels pour faire ça vite ».

Crédits

Rédaction:

Annabelle Caillou, Brigitte Tousignant — Le Devoir
Ian Down, Michael Wrobel — Institut du journaliste d’enquête de l’Université Concordia

Équipe d’enquête, Université Concordia:

Mia Anhoury, James Betz-Gray, Matthew Coyte, Miriam Lafontaine, Franca Mignacca, Lea Sabbah, Ayrton Wakfer

Reporters, Université Concordia:

Michael Bramadat-Willcock, Thomas Delbano, Elaine Genest, Adrian Knowler, Mackenzie Lad, Benjamin Languay, Jon Milton, Katelyn Thomas

Équipes de production:

Le Devoir: Véronique Chagnon (chef de projet), Lea Sabbah (stagiaire)

Institut du journaliste d’enquête de l’Université Concordia: Patti Sonntag (productrice et superviseure), Colleen Kimmett (coordonnatrice du projet), Fabio Luis Leon-Rosa (assistant éditorial)

Avec la collaboration de Global News

Produit par l’Institut du journalisme d’enquête de l’Université Concordia

1 commentaire
  • Chantale Desjardins - Abonnée 23 octobre 2019 08 h 24

    Pas seulement le plomb...

    Mais l'eau que la population boit qui est une cause de maladies. On est pas fait pour boire du chlore et avaler des minéraux inorganiques mais de l'eau D I S T I L L É E.