La bataille s’annonce rude dans l’ancien fief de Kathleen Wynne

Irwin Elman, candidat du NPD dans Don Valley-Ouest
Photo: Étienne Lajoie Irwin Elman, candidat du NPD dans Don Valley-Ouest

C’est l’histoire d’une banquière, d’un chef de police et d’un Protecteur de l’enfant… En cette campagne électorale ontarienne, trois candidats aux parcours disparates luttent pour devenir députés de Don Valley-Ouest, une circonscription torontoise lourde d’histoire. Et pour la première fois en 20 ans, le champ y est libre : la détentrice actuelle du siège, l’ancienne première ministre libérale Kathleen Wynne, ne sollicite pas un nouveau mandat.

Les libéraux pensent que Stephanie Bowman, une ancienne membre du conseil d’administration de la Banque du Canada, pourra prendre la balle au bond. Les progressistes-conservateurs misent quant à eux sur l’ex-chef de police torontois Mark Saunders, tandis que le NPD parie que Irwin Elman — qui était le Protecteur ontarien de l’enfant jusqu’à ce que le poste soit éliminé par le gouvernement Ford en 2018 — sortira gagnant.

Pendant longtemps, Kathleen Wynne a été imbattable dans Don Valley-Ouest. En 2007, elle avait même vaincu — avec 50 % des voix — l’ancien leader progressiste-conservateur John Tory, un exploit qui marquait alors la première défaite d’un chef de parti ontarien dans son propre comté en 17 ans. Mais 11 ans plus tard, la cheffe libérale est passée à 181 votes de se faire jouer le même tour. Rien n’est donc gagné pour les libéraux dans leur ancien fief.

Car si Mark Saunders a été « parachuté » dans cette circonscription torontoise, c’est que le Parti progressiste-conservateur pense qu’il a une chance bien performer vu le résultat serré de 2018, pense Nelson Wiseman, professeur émérite de science politique à l’Université de Toronto. Le chef de police est « ministrable », estime-t-il.

En présentant la candidature de l’ancien chef de police de la Ville Reine, le camp Ford veut signaler qu’il mise sur la loi et l’ordre, analyse de son côté le professeur émérite Myer Siemiatycki, de l’Université métropolitaine de Toronto (autrefois connue sous le nom de l’Université Ryerson). Ce dernier prévient toutefois que la circonscription a tous les ingrédients pour élire une libérale : elle est située à Toronto, où Doug Ford est moins populaire que ses adversaires, ses résidents sont plutôt aisés et leurs valeurs, progressistes.

« Démographiquement et philosophiquement, cette circonscription penche en faveur des libéraux », pense également le politologue Wiseman.

Choisir sa vision de la politique

 

Dans les rues de la circonscription, lors de la deuxième journée de campagne, les pancartes bleues de Mark Saunders sont nombreuses. Et devant un magasin LCBO du quartier, Jane (qui préfère taire son nom de famille puisqu’elle se dit conservatrice dans une marée libérale) affirme qu’elle lui donnera son vote. « Je ne veux pas que les exigences de santé publique reviennent après l’élection », explique-t-elle.

Mark Saunders, le premier chef de police noir de Toronto, a fait peu de sorties médiatiques depuis sa démission en 2020 après des semaines de manifestations antiracistes. Plusieurs demandes d’entrevue du Devoir ont été laissées sans réponse ; le journal lui a donc rendu visite à son local de campagne, où le candidat a discuté avec son équipe, puis a proposé d’organiser un entretien ultérieur. Un courriel subséquent a été laissé sans réponse.

À quelques coins de rues de là, assis dans son bureau de campagne, le néodémocrate Irwin Elman prévient de son côté qu’il est loquace.

Oui, il appuie la plateforme du NPD, s’assure-t-il de préciser, mais l’ancien intervenant en faveur des enfants préfère philosopher sur les grands changements qu’il souhaite voir en politique ontarienne. « Les gens ont en assez de la politique transactionnelle », dit-il. L’Ontario de Irwin Elman prioriserait le bien-être des Ontariens, pas les résultats financiers et les petites victoires politiques. Le NPD n’a pas formé de gouvernement depuis près de 30 ans en Ontario : est-ce en raison de cette façon de penser ? « C’est difficile de changer », répond par la bande M. Elman. Mais il fait le pari que les résidents choisiront sa vision.

À l’extérieur d’un centre commercial de la circonscription, Tom Scanlan explique qu’il est derrière le candidat néodémocrate. « Ça m’a brisé le cœur qu’ils aient éliminé son poste [de Protecteur des enfants] », se désole le Torontois très critique du gouvernement Ford.

Transport, santé et éducation

 

Plusieurs électeurs ont admis ne pas avoir suivi l’élection (« Je vais regarder ça maintenant que vous me posez la question ! » a lancé l’un d’entre eux). Eugene Lockyer fait par contre partie de ceux qui sont déjà décidés. Et s’il a les mêmes doléances que M. Scanlan, il appuiera toutefois les libéraux. La construction de l’autoroute 413 en banlieue de la ville, un projet phare des progressistes-conservateurs auquel les libéraux s’opposent, n’est pas nécessaire, dit-il. Et, plus près de chez lui, il estime aussi que les électeurs de Don Valley-Ouest n’ont pas été assez consultés par la province dans le cadre du projet de la Ligne Ontario du métro de Toronto.

Quoi qu’il en soit, depuis octobre, la candidate libérale Stephanie Bowman affirme surtout entendre parler des coupes en éducation du gouvernement Ford et des iniquités en santé lorsqu’elle cogne aux portes de la circonscription.

Elle se dit aussi consciente des enjeux élevés dans Don Valley-Ouest — elle tente de succéder à une ancienne première ministre, après tout. « Je me concentre sur les besoins des électeurs », soutient l’ancienne banquière. « Je pense que [Stephanie] aura une bonne organisation politique pour l’appuyer », assure toutefois l’ancien maire de Toronto, John Sewell, qui connaît Kathleen Wynne depuis les années 1990.

Le site de prévisions électorales 338Canada qualifie de « probable », mais pas assurée, une victoire libérale dans la circonscription. Le candidat néodémocrate Irwin Elman, de son côté, estime que le NPD est en bonne position de remporter cette course — et de former le prochain gouvernement. Pour ce faire, le parti devra conserver les 40 sièges qu’il avait à l’Assemblée législative avant sa dissolution, puis en remporter 23 de plus. « Si on va former le prochain gouvernement, on aura à gagner des circonscriptions comme Don Valley-Ouest », note-t-il.

Ce reportage bénéficie du soutien de l’Initiative de journalisme local, financée par le gouvernement du Canada.

Les conséquences du « jeudi noir » de 2018

Le 15 novembre 2018 est souvent décrit comme un « jeudi noir » par les Franco-Ontariens en raison des coupes dans les services en français alors annoncées par le gouvernement Ford. Mais ce jour-là, outre le commissaire aux services en français, deux officiers de la législature ontarienne ont aussi appris que leur poste était aboli. Cette année, ils cherchent à se faire élire à Queen’s Park.

L’ancienne commissaire à l’environnement de l’Ontario Dianne Saxe fait actuellement campagne pour le Parti vert, tandis que l’ancien protecteur ontarien de l’enfant Irwin Elman porte la bannière du NPD. L’ancien commissaire aux services en français François Boileau est le seul des trois à ne pas s’être lancé en politique.

En entrevue au Devoir, les deux candidats ont d’ailleurs exprimé un certain malaise envers la joute dans laquelle ils viennent d’entrer.

Lors de l’annonce de sa candidature en novembre 2020, Dianne Saxe notait même qu’elle préférait être apolitique. « Je m’intéresse aux bonnes politiques environnementales », explique-t-elle au bout du fil. Il y a des bagarres en politique et « j’en ai assez eu lorsque j’étais avocate », rappelle celle qui aurait préféré être toujours commissaire. Mais elle est consciente que les règles sont établies par ceux et celles qui sont dans l’arène politique. « C’est difficile, vous devez faire des sacrifices, c’est un système qui récompense les slogans accrocheurs », dit-elle. Son chef, Mike Schreiner, qui entend l’appuyer dans sa quête, n’a d’ailleurs été élu qu’à sa quatrième élection — et dans la troisième circonscription qu’il a briguée.

Pour Irwin Elman, ce n’était pas tant l’abolition de son poste de protecteur ontarien de l’enfant (son mandat de quatre ans se terminait le 24 novembre 2018 et il ne pensait pas rester) que la manière dont celle-ci s’est déroulée qui l’a poussé à s’impliquer en politique. « J’ai été nommé de manière unanime par la législature. Je me suis toujours demandé comment le poste a pu être aboli sans qu’il y ait eu un débat », dit-il. C’était une « claque » à la démocratie, croit-il, et il fait maintenant de la modernisation de Queen’s Park son combat.

Les deux candidats n’auront toutefois pas la tâche facile : Irwin Elman se présente dans Don Valley-Ouest, fief libéral de longue date, et Dianne Saxe lorgne University-Rosedale, où le Parti vert a terminé quatrième en 2018.



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