Le retour sur la scène fédérale de Patrick Brown

Selon certains experts, le passage de Patrick Brown à la mairie a facilité son retour sur la scène fédérale.
Photo: Chris Young La Presse canadienne Selon certains experts, le passage de Patrick Brown à la mairie a facilité son retour sur la scène fédérale.

En 2018, alors qu’il tente d’être élu premier ministre de l’Ontario, Patrick Brown se retire de la course dans la disgrâce, faisant face à des allégations d’inconduite sexuelle. Quatre ans plus tard, il est aujourd’hui candidat à la chefferie du Parti conservateur du Canada, malgré plus d’une controverse. Ses partisans y voient une preuve de persévérance, une capacité exceptionnelle à rallier ses troupes.

Le 13 mars, ils étaient des dizaines à attendre l’annonce du politicien de 43 ans à Brampton, en banlieue de Toronto. « Soyez avec moi et rassemblons-nous pour un avenir meilleur pour le Canada », a scandé Patrick Brown à la fin d’un discours annonçant son entrée dans la course à la chefferie, contre notamment Pierre Poilievre et Jean Charest.

Le « maire Brown » — comme il se décrit durant cette course — a été élu à la tête de Brampton, une municipalité ontarienne de 656 400 habitants, en octobre 2018, avec 44 % des voix. Sa décision de se porter candidat à la mairie ne représentait qu’une étape dans ses ambitions politiques, analysent des politologues. Patrick Brown n’était pas disponible pour accorder une entrevue au Devoir, a indiqué Jeff Silverstein, son directeur des communications.

En 2015, l’Ontarien a quitté son siège de député fédéral, qu’il occupait depuis neuf ans, pour devenir chef du Parti progressiste-conservateur de l’Ontario, avec pour objectif de se faire élire premier ministre de la province. Le 24 janvier 2018, à moins de cinq mois de l’élection provinciale, alors qu’il détient une mince avance dans les sondages, un reportage du réseau CTV ayant l’effet d’une bombe vient bouleverser ses plans. Le réseau révèle que deux femmes l’accusent d’inconduite sexuelle. L’une raconte avoir été agressée sexuellement, et le chef aurait demandé à l’autre femme de pratiquer le sexe oral.

Patrick Brown dispose de quelques heures pour préparer une réponse, raconte l’analyste politique Dimitri Soudas, qui était à ce moment bénévole dans sa campagne électorale. (L’analyste assure être neutre dans la course, malgré son association passée avec le maire.) Le lendemain, Patrick Brown remet sa démission et intente une poursuite en diffamation contre CTV, qui se réglera quatre ans plus tard. Une note a depuis été ajoutée en haut de l’article — toujours en ligne dans son entièreté, avec toutes les allégations —, dans laquelle le réseau s’excuse et déclare que des « détails importants » étaient incorrects. Patrick Brown a toujours nié les allégations, qui n’ont jamais été prouvées en cour.

Des membres de son équipe démissionnent après la sortie de l’article. Par courriel, Alykhan Velshi, son ancien chef de cabinet, explique qu’il a entendu des rumeurs au sujet d’une possible histoire environ une semaine avant la sortie du reportage. Mais ce n’est que le jour même qu’il a pris connaissance des détails, lorsque CTV l’a contacté. « Je lui ai recommandé de se retirer [des élections] et, lorsqu’il a refusé, j’ai moi-même démissionné », affirme Alykhan Velshi. C’est finalement Doug Ford qui prendra la place de Patrick Brown au sein du parti et qui se fera élire premier ministre.

Les premiers jalons du retour

 

À l’époque, Patrick Brown perd peu de temps pour livrer sa pensée sur les événements qui ont mené à son départ du Parti progressiste-conservateur de l’Ontario. Un peu plus d’un mois après l’article de CTV, il signe une entente pour l’écriture du livre Takedown: The Attempted Political Assassination of Patrick Brown, qu’il publiera huit mois plus tard. Dans le livre, le politicien s’en prend à certains de ses anciens collègues dans le parti : Victor Fedeli, devenu chef intérimaire après son départ, et Lisa MacLeod, devenue porte-parole en matière de finances. « Était-elle impliquée dans mon départ ? » demande Patrick Brown dans son livre.

D’après le politologue Peter Graefe, l’écriture du livre marquait déjà l’un des premiers jalons du retour de Patrick Brown en politique. « Ça démontre qu’il pensait un peu à long terme », observe le professeur de l’Université McMaster.

Il n’a pas perdu de temps, non plus, pour relancer sa carrière politique : neuf mois après le scandale, il est élu maire de Brampton, neuvième ville au pays par sa population. « C’est clair que la mairie était une aire d’atterrissage pendant qu’il pensait à revenir à la politique [provinciale ou fédérale] », dit Martin Horak, professeur de l’Université Western, qui s’intéresse à la politique municipale. Un mois après son élection, le livre est publié.

Conditions favorables à la mairie

Les conditions étaient favorables à son couronnement. D’après Peter Graefe, sa principale opposante — la mairesse sortante Linda Jeffrey — n’était pas une « as politique ». En entrevue avec Le Devoir, Mme Jeffrey a reconnu « au fond du cœur » qu’elle n’avait pas voulu se représenter en 2018. D’autre part, note Martin Horak, la mairesse était une ancienne députée du Parti libéral de l’Ontario, qui venait de perdre 48 sièges à Queen’s Park lors de l’élection provinciale. Quelques électeurs ont mentionné les allégations d’inconduite sexuelle durant la campagne, dit Linda Jeffrey. « Mais je pense que les électeurs l’ont cru [lorsqu’il a nié les allégations] », poursuit-elle.

Selon certains experts, le passage de Patrick Brown à la mairie a facilité son retour sur la scène fédérale. D’abord, grâce à une certaine obscurité médiatique, les controverses municipales n’ont pas beaucoup retenu l’attention, avance Martin Horak. « Son réseau politique est dans la communauté », souligne pour sa part le politologue Randy Besco, à Mississauga.

Depuis son élection comme maire, Patrick Brown a financé, à l’aide de fonds publics, une contestation judiciaire de la Loi sur la laïcité de l’État du Québec. Sa prise de position était un moyen assez clair « de se positionner pour un retour dans la politique ailleurs qu’à Brampton », juge Peter Graefe. Alors qu’il était membre du conseil d’administration de la police régionale de Peel, en 2019, le maire a voté pour une motion encourageant le recrutement de policiers québécois touchés par la loi. Aucun Québécois n’a toutefois répondu à l’appel.

Critiqué au municipal

 

Depuis ce temps, Patrick Brown a aussi été la cible de critiques pour son travail sur la scène municipale. En décembre 2021, la Chambre de commerce locale a dénoncé le budget et le conseil municipal, notant que la Ville manquait de « discipline financière ». En février, des conseillers ont affirmé que le style de gouvernance du maire était « autoritaire ».

Lors de son élection à la mairie, Patrick Brown pouvait compter sur l’appui de la plupart des communautés culturelles de la ville, où plus de la moitié des résidents sont nés à l’extérieur du Canada. Cet appui pourrait toutefois s’être effrité. Le journaliste Yudhvir Jaswal, du média sud-asiatique Y Media, a récemment posé une question au maire au sujet du port du niqab. Patrick Brown venait de dénoncer son adversaire, Pierre Poilievre, en raison de son appui au projet de loi du Parti conservateur en 2015 qui obligeait les immigrants à prêter serment à visage découvert. « J’ai été critiqué par les téléspectateurs pour avoir posé la question », explique Yudhvir Jaswal. « Les gens en ont marre des enjeux identitaires », dit-il.

Malgré tout, des membres influents du Parti conservateur ont donné leur appui au maire, qui est présentement troisième, selon un sondage d’Abacus Data mené fin mars. C’est le cas, notamment, de la députée albertaine Michelle Rempel Garner, qui a été nommée coprésidente de sa campagne nationale. « Pierre Poilievre est le meneur dans la course, mais il ne devrait pas sous-estimer la capacité organisationnelle de Patrick Brown », pense l’analyste Dimitri Soudas. « Il est manifestement un bon organisateur derrière les portes closes », juge le politologue Randy Besco.
 

Ce reportage bénéficie du soutien de l’Initiative de journalisme local, financée par le gouvernement du Canada.

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