Les camionneurs cernés, mais obstinés, à Ottawa

Les policiers cernaient les participants au Convoi de la liberté, qui s’étaient retranchés devant le parlement jeudi soir, et arrêtaient certaines de ses figures de proue, pendant que les députés débattaient du recours à la Loi sur les mesures d’urgence.

Les policiers d’Ottawa se préparent pour une « action imminente » visant à libérer de l’occupation des protestataires la capitale fédérale, a déclaré le chef de police intérimaire, Steve Bell, à la presse jeudi après-midi.

Les camionneurs, qui font la pluie et le beau temps sur la rue Wellington depuis trois semaines, ont accueilli avec indifférence le nouvel avertissement policier. Des enfants sautillaient comme si de rien n’était dans une structure gonflable installée au beau milieu de la rue sous la supervision d’une femme offrant des câlins gratuits.

Des adultes tapaient du pied au rythme de Tubthumping (Chumbawamba) sous la pluie, s’enlaçaient sur l’air de We Are the World (USA for Africa) sous la neige pendant que d’autres criaient des injures à des cameramen de CBC–Radio-Canada, mais saluaient le travail des envoyés spéciaux de Fox News.

Ni l’ordre de lever le camp ni les gaz d’échappement des poids lourds en rang d’oignons sur la rue n’ont bousculé leur plan. « Ne cédons pas un pouce », scandaient des manifestants devant une scène où des pasteurs avaient défilé durant l’après-midi pour les encourager. « Nous sommes en train de gagner… Nous gagnons », a lancé l’un d’eux.

En retrait, des agents ont épinglé l’un des organisateurs du Convoi de la liberté, Chris Barber. « Appelle ma femme. Mets [la vidéo] sur les réseaux sociaux immédiatement », a demandé à ses complices l’homme menotté avant de prendre place dans un VUS du Service de police d’Ottawa. L’instigatrice de la campagne de financement du convoi sur la plateforme GoFundMe, Tamara Lich, a également été arrêtée.

D’autres manifestants ont été interpellés par des membres de la Police provinciale de l’Ontario (OPP), dont deux devant le Bureau du premier ministre et du Conseil privé.

Les camionneurs qui occupent les rues d’Ottawa depuis le 28 janvier ont appuyé sur leur klaxon en guise de protestation.

Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Parmi les manifestants qui bravent la pluie et les avertissements répétés des policiers devant le parlement se trouvent des enfants.

Un camion-remorque portant les couleurs de la compagnie albertaine Load Safe Cross Border a été escorté de l’hôtel Fairmont Château Laurier — où il s’était immobilisé il y a un bon moment — jusqu’à l’extérieur de la colline Parlementaire, par une quinzaine de policiers de la Gendarmerie royale du Canada (GRC) et de l’OPP… ainsi que par des protestataires tantôt drapés d’un unifolié, tantôt brandissant un téléphone. « À mes amis les policiers, s’il vous plaît, choisissez votre place dans l’histoire judicieusement », avertissait un homme.

Points de contrôle

 

Les policiers bloqueront des voies et érigeront des postes de contrôle afin de limiter l’accès à la « zone rouge » aux résidents, travailleurs ou toute personne ayant de bonnes raisons de se rendre au centre-ville — et priver les protestataires de renforts durant la fin de semaine.

« Dans les derniers jours, nous avons contacté les manifestants illégaux, nous leur avons dit de partir et nous les avons avertis des conséquences de désobéir aux règles », a martelé le nouveau chef, Steve Bell, qui compte désormais sur des effectifs de l’OPP, de la GRC ainsi que de la Sûreté du Québec (SQ).

Les agents de la SQ sont prêts, au besoin, à être « rapatriés rapidement » au Québec où de nouvelles manifestations contre les mesures sanitaires sont au programme cette fin de semaine, a précisé une source gouvernementale québécoise au Devoir.

Mesures essentielles,selon le gouvernement

 

À l’intérieur de l’édifice du Parlement, les députés ont engagé le débat sur l’emploi de la Loi sur les mesures d’urgence qui s’échelonnera de 7 h à minuit tous les jours, y compris samedi et dimanche, pour culminer avec un vote lundi à 20 h. Les sénateurs emboîteront le pas lundi. L’état d’urgence sera levé si une majorité de députés ou de sénateurs s’y opposent.

« Aujourd’hui, je demande à tous les membres de cette Chambre de prendre des actions contre les blocages illégaux qui font du tort aux Canadiens. Je demande à tous les membres de cette Chambre de se lever pour les familles et les travailleurs, de se lever pour les emplois et notre économie, de se lever pour la liberté des Canadiens et leur sécurité publique », a déclaré le premier ministre, Justin Trudeau, dans son discours d’ouverture du débat, jeudi matin.

Le gouvernement libéral n’est pas parvenu à démontrer la nécessité de recourir aux mesures d’exception prévue à la Loi sur les mesures d’urgence, selon le Parti conservateur et le Bloc québécois.

« La Loi sur les mesures d’urgence a été inutile au pont Ambassador, inutile à la douane de Coutts, inutile pour la saisie d’armes au même endroit, inutile au Québec », a souligné le chef bloquiste, Yves-François Blanchet, en Chambre. « Comble d’ironie, alors que le Québec ne veut pas l’application de la Loi sur les mesures d’urgence sur son territoire, c’est la Sûreté du Québec qui vient en renfort à Ottawa. Mets cela dans ta pipe, puis fume », a-t-il ajouté.

« C’est le temps de calmer le jeu. Pas juste à Ottawa, partout au pays », a soutenu de son côté le député conservateur Luc Berthold.

« Je crois que le premier ministre et le gouvernement auraient dû engager un dialogue respectueux », a ajouté sa consœur Kerry-Lynne Findlay, ce qui a choqué le député néodémocrate Charlie Angus. « Lorsque Pat King, un organisateur de la manifestation, le porte-parole, a déclaré que “cela va être réglé avec des balles”, une ligne a été franchie. Parler de “tirer le premier ministre” […] devrait être un problème, et cela devrait être un problème pour tous les parlementaires », a rétorqué l’élu, s’engageant à ne jamais « négocier » avec une « personne qui parle de tirer sur un premier ministre ».

Lui et tous les élus du Nouveau Parti démocratique voteront en faveur de l’utilisation de la Loi sur les mesures d’urgence — à moins que « toute la crise [soit] réglée », a précisé le chef néodémocrate, Jagmeet Singh.

M. Singh a plus tard demandé à la cheffe conservatrice, Candice Bergen, si elle « regrett[ait] d’avoir endossé un mouvement qui propose de renverser notre démocratie ». Mme Bergen avait indiqué que les manifestants sont « nos voisins » et rappelé aux élus la responsabilité de représenter tous leurs commettants.

Maintenant que sont levés les blocages aux points frontaliers avec les États-Unis de Coutts, en Alberta, d’Emerson, au Manitoba, et de Windsor, en Ontario, seule la ville d’Ottawa est aux prises avec des camionneurs en son centre, statique depuis trois semaines.

Le député fédéral d’Ottawa-Centre, Yasir Naqvi, a soutenu que « [sa] communauté est prise en otage, et cette manifestation n’est ni pacifique ni légale. »

Avec Marie Vastel et Marco Bélair-Cirino



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