L’idéologie d’un État postnational

«Quand on regarde ce que fait le gouvernement fédéral concrètement en matière de multiculturalisme, c’est assez insignifiant et très marginal, avec très peu d’incidences sur le mode de fonctionnement de l’État canadien», explique professeur François Rocher.
Photo: Lyubov Ivanova iStock «Quand on regarde ce que fait le gouvernement fédéral concrètement en matière de multiculturalisme, c’est assez insignifiant et très marginal, avec très peu d’incidences sur le mode de fonctionnement de l’État canadien», explique professeur François Rocher.

François Rocher est professeur à l’École d’études politiques de l’Université d’Ottawa. Ses recherches portent sur les politiques de citoyenneté, d’immigration et sur la gestion de la diversité ethnoculturelle. Il s’apprête à publier le texte «Multi-interculturalisme et diversité culturelle » dans un ouvrage à paraître sur les fondements politiques de la culture des professeures de l’UQTR Aude Porcedda et Marie-Claude Lapointe. Propos recueillis par Stéphane Baillargeon.

Qu’est-ce que le multiculturalisme ?

C’est une idéologie d’État. Elle a beaucoup évolué depuis octobre 1971, au moment de son énonciation par le gouvernement de Pierre Elliott Trudeau. Au départ, le multiculturalisme ne visait pas à ghettoïser les groupes, mais à reconnaître leurs différences sur des bases ethnoculturelles, en fait sur des bases ethniques. On aurait pu alors parler d’une politique multiethnique, celle du pluralisme ethnique. Elle repose sur la volonté présumée des individus appartenant à des minorités ethniques de préserver leurs identités. Pendant les quinze premières années, on est allé dans ce sens. C’est devenu une politique officielle avec l’adoption de la Loi sur le multiculturalisme canadien par les conservateurs de Brian Mulroney en 1988. Le multiculturalisme est alors davantage construit comme une lutte contre les discriminations visant des groupes marqués par leurs origines. On utilise carrément le terme « race » dans la législation, en faisant référence à la couleur de la peau. Les phénomènes religieux ne sont évoqués que dans le préambule de la loi. À la longue, c’est devenu encore autre chose, un idéal à atteindre, une éthique publique de tolérance, de respect, de reconnaissance de la diversité ethnoculturelle, sans toutefois la reconnaissance de ce que j’appellerais une société d’accueil.

Il s’agit donc de l’idéologie d’intégration d’une société qui ne s’affirme pas comme telle ?

Dans la déclaration du premier ministre Justin Trudeau à l’occasion du 50e anniversaire de la politique du multiculturalisme au Canada, dans les faits, il n’y a plus de société. Le Canada est conçu comme un espace postnational. L’addition et l’amalgame de toutes les différences font le Canada. Il n’y a pas de société d’accueil dans ce discours. On ne parle même plus de bilinguisme.

Pourquoi n’est-il pas question de la langue comme marqueur identitaire ?

Le pluralisme culturel est d’abord simplement envisagé dans un cadre bilingue. Le premier ministre du Québec Robert Bourassa va d’ailleurs vite reprocher au multiculturalisme de détacher culture et langue. Maintenant, selon la déclaration de Justin Trudeau, la dimension linguistique a complètement disparu. Il n’y a donc plus d’ancrage social ou de société de référence, et il n’y a plus non plus d’ancrage linguistique selon les deux langues.

Comment expliquer ce paradoxe ? Pourquoi la culture anglophone ou anglo-saxonne dominante ne s’affirme-t-elle pas comme telle, au moins au Canada anglais ?

La réponse simple est que, quand on est dominant, voire hégémonique, on n’a pas besoin de le dire. Ça va de soi que la culture anglo-saxonne domine non seulement au Canada, mais en Amérique du Nord. L’héritage britannique puis américain est fondamental.

Pourquoi alors adopter cette perspective multiculturaliste au début des années 1970 ?

C’est un héritage de la commission d’enquête Laurendeau-Dunton sur le bilinguisme et le biculturalisme. La doxa dominante du milieu politique dans les années 1960 reconnaissait un Canada binational. Pierre Elliott Trudeau était allergique à la reconnaissance de droits constitués accordés à une collectivité. Pendant les travaux de la Commission des groupes ethniques (des Canadiens d’origine allemande, ukrainienne ou juive par exemple), on a dit que la vision binationale jetait de l’ombre sur leurs propres contributions à l’édification de la société canadienne. Ils ont souhaité la reconnaissance d’un imaginaire différent de celui du biculturalisme. Trudeau père a fait d’une pierre deux coups en confortant la critique du rapport de la commission tout en se dissociant de la vision biculturelle.

Pourquoi les Autochtones ne font-ils pas non plus partie de cette perspective multiculturelle ?

Les Autochtones refusent de se voir comme des groupes multiculturels. Ils se considèrent comme des nations. Il existe par ailleurs des politiques spécifiques et des lois qui s’appliquent aux Premières Nations.

Y a-t-il un lien entre le multiculturalisme et le mouvement dit diversitaire ou intersectionnel, celui des revendications identitaires de genre, de sexe ou de race ? Y a-t-il un lien entre le multiculturalisme et le « wokisme » ?

Non. Le multiculturalisme s’inscrit dans un cadre libéral. On n’est pas dans le relativisme culturel ou le différentialisme extrême. On reconnaît des différences, mais on exige en contrepartie une soumission aux mêmes normes dominantes. Même si on ne mentionne pas la société canadienne, l’idée implicite est de se plier aux règles de la société. Le multiculturalisme n’a jamais eu l’intention de revoir la stratification du positionnement social. Il combat la discrimination, mais pour favoriser l’intégration. Ce que la mouvance diversitaire refuse par contre — et je n’utilise pas le terme woke, trop galvaudé —, c’est la présence de normes imposées par un groupe dominant, celui des Blancs. Le rapport d’inégalité est radicalement remis en question. Des théoriciens comme Eve Haque, de l’Université York, soutiennent même que le multiculturalisme fait partie d’une stratégie pour maintenir la domination des Blancs. Dans cette lecture, la source des discriminations est structurelle, fait partie de l’héritage canadien. Bref, il ne peut pas y avoir de multiculturalisme dit woke puisque ce mouvement lutte contre les inégalités fondées sur le genre, l’orientation sexuelle, la couleur de la peau, etc. La culture ne fait pas partie de la triade sexe-genre-race.

Quels sont les effets concrets de cette idéologie d’État multiculturaliste ?

C’est la question qu’on ne pose jamais. J’ai fait des recherches assez pointues. Il y a quelques années, des collègues et moi nous sommes intéressés à la communauté arabo-musulmane au Canada pour nous rendre compte que, si tous ses membres interrogés étaient favorables au multiculturalisme, généralement ils étaient incapables de nommer des programmes ou de dire ce que faisait concrètement cette politique. On revient à cette idée de l’idéologie d’État et de l’éthos, de l’univers normatif public. C’est un argument éthique en faveur de l’inclusion, mais quand on regarde ce que fait le gouvernement fédéral concrètement en matière de multiculturalisme, c’est assez insignifiant et très marginal, avec très peu d’incidences sur le mode de fonctionnement de l’État canadien.

Le Québec a développé sa propre idéologie d’État d’intégration, celle de l’interculturalisme. Comment se compare-t-elle au multiculturalisme ?

Il y a des similitudes. Les deux idéologies s’inscrivent dans le pluralisme libéral, avec des caractéristiques communes et des objectifs qui peuvent se ressembler, même si là-dessus tout le monde ne partage pas mon point de vue. La grande différence tient au fait que l’interculturalisme dit clairement que, compte tenu du statut minoritaire du français et de la société québécoise, le processus d’intégration au vivre-ensemble se fait dans une société qui a fait le choix de faire du français la langue publique commune. Au Canada anglais, pas besoin de dire que la société s’organise en anglais.

Quel est le statut de cette politique au Québec ?

L’interculturalisme n’a aucun statut officiel. Il n’y a pas de loi sur l’interculturalisme. La définition de l’interculturalisme varie même d’une publication à l’autre et d’une année à l’autre. L’accroche symbolique est donc absente au Québec, alors que le multiculturalisme a une portée symbolique au Canada.

Quelles sont les conséquences concrètes de cette absence de politique interculturelle claire ?

Si on n’a pas de conception claire de la gestion du pluralisme, on se rabat sur quoi ? Qu’ont fait le Parti québécois et la Coalition avenir Québec ? Ils se sont rabattus sur quelque chose d’un peu nébuleux qu’on appelle les valeurs québécoises. Il faudrait une politique interculturelle pour montrer la particularité de l’approche québécoise tout en ne reniant pas ce qu’elle a de commun avec la politique canadienne ou les politiques interculturelles en Europe. Il existe une mouvance à laquelle le Québec peut se rattacher.

La République française débat beaucoup en ce moment de l’intégration ou de l’assimilation des nouveaux arrivants. Quelle est la différence avec les politiques au Québec et au Canada ?

Une politique assimilationniste veut faire en sorte qu’après une ou deux générations on ne voie plus de différences fondées sur l’origine nationale ou ethnique. Tous les citoyens se fondent et deviennent identiques en adhérant au même credo. Au Canada, l’assimilation a bien fonctionné avec les immigrants d’origine européenne. D’autres marqueurs, comme la couleur de la peau, servent à discriminer des personnes d’autres origines. C’est pareil en France, où un Beur reste un Beur même quand il est Français. L’approche libérale pluraliste reconnaît les différences tout en refusant d’en faire un frein à l’intégration. Les individus et les groupes qui veulent conserver certains traits liés à leur héritage le peuvent. On vit ensemble tout en étant un peu différents.

Quelle approche favorise le moins la ghettoïsation des nouvelles populations ?

Les gens qui se joignent à une société par immigration ne souhaitent pas reproduire ici ou en France ce qu’ils ont quitté. Le désir de participation, d’intégration (pas d’assimilation), on le retrouve chez les migrants. La ghettoïsation vient plutôt des inégalités sociales liées au statut migratoire. Les gens issus de l’immigration ne cherchent pas à se replier sur eux-mêmes : c’est plutôt la société d’accueil qui les intègre mal. En France, on a créé des cités à la périphérie des villes pour parquer de la main-d’œuvre corvéable. La société française a créé des ghettos. Ici, avec toutes les nuances à apporter, il n’y a pas de volonté délibérée de créer des quartiers arabes ou italiens. La mobilité sociale fait que, quand les gens améliorent leur statut, ils ont tendance à quitter un quartier pour un autre, jusqu’en banlieue. Le multiculturalisme ne crée pas des ghettos et n’encourage pas le repli sur soi qui serait la définition du ghetto.



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