Les lois «discriminatoires» du Québec font irruption au débat anglais

Le débat anglais est la seule chance pour trois des chefs des cinq principaux partis de débattre dans leur langue maternelle et de convaincre les électeurs des provinces à majorité anglophone.
Photo: Sean Kilpatrick La Presse canadienne Le débat anglais est la seule chance pour trois des chefs des cinq principaux partis de débattre dans leur langue maternelle et de convaincre les électeurs des provinces à majorité anglophone.

Les hostilités n’avaient même pas encore été déclenchées, lors des toutes premières minutes du débat des chefs en anglais, jeudi soir, que déjà l’animatrice, Shachi Kurl, semait la controverse en affirmant, dans sa question au chef du Bloc québécois, que la Loi sur la laïcité de l’État et le projet de loi 96 sur la langue française étaient « discriminatoires ».

« Vous niez que le Québec a un problème de racisme, pourtant vous défendez des législations comme les projets de loi 96 et 21 qui marginalisent les minorités religieuses, les anglophones et les allophones », a affirmé la présidente de la firme de sondage Angus Reid. « Le Québec est reconnu comme une société distincte, mais pour ceux hors de la province, s’il vous plaît, expliquez-leur pourquoi votre parti soutient aussi ces lois discriminatoires », a-t-elle demandé à Yves-François Blanchet.

« La question implique la réponse que vous voulez entendre, lui a répondu le chef du Bloc québécois. Ces lois ne sont pas discriminatoires, elles sont à propos des valeurs du Québec… »

« … et pourtant, les minorités religieuses, Monsieur, ne peuvent progresser [dans leur emploi] si elles portent leurs signes religieux », a-t-elle ajouté en l'interrompant.

M. Blanchet a conclu sa réponse en rappelant que la nation québécoise a été reconnue par le Parlement, et non seulement le concept de société distincte. Le format du débat n’a pas permis aux autres chefs de prendre position sur cette question.

« Les Québécois ne sont pas racistes », a réitéré le chef libéral, Justin Trudeau, interrogé à ce sujet lors du point de presse suivant le débat. « Je vais toujours respecter les champs de compétence du Québec », s’est contenté de répéter Erin O’Toole, rappelant sa promesse d’étendre la loi 101 aux entreprises à charte fédérale.

Le projet de loi 96 propose d’inscrire dans la Constitution canadienne le fait que le français soit la seule langue officielle et commune du Québec. Le Quebec Community Groups Network, qui rassemble un bon nombre d’organismes anglophones, considère que cette loi contreviendrait à leurs droits garantis par la Charte canadienne des droits et libertés.

Racisme systémique

Plus tard, la cheffe du Parti vert, Annamie Paul, s’est attaquée au chef du Bloc québécois. « J’ai invité M. Blanchet à s’éduquer au sujet du racisme systémique. Je maintiens cette invitation, je serais heureuse de l’éduquer », a-t-elle dit. Quelques secondes plus tôt, lorsque questionné sur ce qu’il ferait pour régler les problèmes de racisme systémique après la mort de Joyce Echaquan, le bloquiste avait soutenu que le débat était devenu trop « agressif » et que l’enjeu était devenu « un outil politique » pour traiter le Québec de « raciste et de xénophobe ».


Lorsque M. Blanchet a voulu répliquer à Mme Paul, l’animatrice l’en a empêché, puisque son tour de parole était terminé. « Belle utilisation de votre temps pour insulter les gens », s’est-il insurgé. « Ce n’est pas une insulte, c’est une invitation à vous éduquer », a conclu Mme Paul. Annamie Paul est revenue sur l’échange à la fin du débat, soutenant ne pas avoir voulu insulter M. Blanchet et avoir « beaucoup de respect pour les Québécois ».

Le chef bloquiste a dû s’imposer à quelques reprises pour pouvoir faire valoir son point de vue lors d’échanges sur d’autres thèmes. Il s’est impatienté lors du segment sur la pandémie pour exiger qu’on lui donne le temps de répondre à une question.

D’autres échanges tendus

Le débat a donné lieu à plusieurs échanges tendus entre les chefs des cinq principaux partis, dont la profondeur a toutefois été limitée par le format du débat. La cheffe du Parti vert s’est rapidement attaquée aux prétentions féministes de son adversaire libéral. « Je ne crois pas que M. Trudeau soit un vrai féministe. Un féministe ne continue pas d’évincer des femmes de son propre parti lorsqu’elles veulent simplement servir », a affirmé Annamie Paul en référence aux ex-élues libérales Jane Philpott, Jody Wilson-Raybould et Celina Caesar-Chavannes.

« Je ne prendrai pas de leçons en matière de gestion de mon caucus de votre part », a répliqué M. Trudeau.

Sur le sujet de l’environnement, le chef conservateur, Erin O’Toole, a insisté sur le besoin de relancer l’économie, durement touchée par la pandémie, en s’appuyant sur le secteur énergétique. « Nous avons un plan pour atteindre les cibles de [l’Accord de] Paris tout en minimisant l’impact sur les emplois et sur les investissements », a-t-il affirmé. « Sans une économie forte, nous ne pouvons pas nous attaquer aux changements climatiques », a-t-il ajouté.

« M. O’Toole n’arrive pas à convaincre son parti que les changements climatiques sont réels », a rétorqué M. Trudeau. « Vous n’avez jamais atteint une seule cible de réduction de gaz à effet de serre (GES) », lui a répondu son rival conservateur.

« On vient de voir deux leaders qui s’affrontent pour savoir qui est le pire » en environnement, a lancé avec ironie leur rival néodémocrate, Jagmeet Singh. M. Singh a affirmé que le Canada avait le pire bilan du G7 en matière de réduction des GES.

Le chef libéral a défendu son bilan en rappelant qu’il avait mis sur pied la tarification du carbone et a assuré que la cible de réduction des GES pour 2030 sera atteinte.

Dans le segment sur la politique étrangère, le chef conservateur, Erin O’Toole, a saisi toutes les occasions pour critiquer l’attitude, trop permissive selon lui, du gouvernement Trudeau envers la Chine. « Vous ne vous êtes pas tenus debout pour dénoncer le génocide envers les Ouïgours, lui a-t-il lancé. Nos alliés se demandent où va le Canada. »

Le chef libéral lui a répliqué que, pour avoir une chance de faire libérer les Canadiens emprisonnés en Chine (Michael Spavor et Michael Kovrig), « on n’envoie pas des tomates de l’autre côté du Pacifique ».

Le débat s’est terminé dans la cacophonie sans déclarations des chefs en conclusion, l’animatrice ayant mis fin aux échanges en disant qu’il ne restait plus de temps.

Il s’agissait de la seule occasion, pour trois des chefs des cinq principaux partis, de débattre dans leur langue maternelle et de convaincre les électeurs des provinces à majorité anglophone. Ils ont croisé le fer au Musée canadien de l’histoire de Gatineau. La formule retenue par le Groupe de diffusion des débats combinait la prise de parole de membres du public, des questions de l’animatrice adressées à un chef en particulier et une ronde de débat ouverte aux cinq chefs.

Avec La Presse canadienne



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