Quelles seront les retombées du recentrage des conservateurs?

Erin O’Toole
Photo: Frank Gunn La Presse canadienne Erin O’Toole

Échanges sur les retombées des efforts de centrage du Parti conservateur du Canada par Erin O’Toole avec la spécialiste des communications — et animatrice du balado « Conservative Like Me » — Jennifer Sanford et le professeur de science politique à l’Université de l’Alberta Frédéric Boily.

Erin O’Tool a-t-il réussi à « changer » le Parti conservateur de façon à éviter les attaques traditionnelles des autres formations politiques — sur l’hésitation des conservateurs à défendre le droit des femmes à l’avortement ou encore à reconnaître les changements climatiques par exemple — sans se mettre à dos sa base électorale ?

J.S. Stratégiquement, vous pouvez voir un effort dans la campagne d’O’Toole pour neutraliser l’argument avancé par les libéraux en 2015 et 2019 selon lequel les conservateurs annuleront les avancées sociales. Je ne pense pas qu’O’Toole change le parti; si telle était son intention, nous verrions le Parti [populaire du Canada (PPC) de Maxime] Bernier faire le plein d’appuis chez les conservateurs sociaux. Je pense qu’O’Toole rapproche le programme politique du PCC de l’opinion générale des Canadiens.

Ce qu’O’Toole fait est exactement ce que j’ai préconisé dans mon podcast : faire ressortir nos défis communs, exposer des idées politiques d’une manière à ce que les Canadiens soient à l’aise et disposés à explorer ce qu’une proposition conservatrice a à offrir.

La campagne de Trudeau consiste à demander qui nous voulons être, tandis que la campagne d’O’Toole consiste à demander ce que nous allons faire. Et à un moment où les Canadiens sont à la recherche d’un plan qu’ils comprennent et auquel ils peuvent avoir confiance, nous constatons un plus grand écho dans le public des idées d’O’Toole.

F.B. De manière générale, je dirais qu’Erin O’Toole est en train de gagner son pari tout en parant aux attaques traditionnelles [à l’encontre du PCC]. O’Toole a aussi pu changer parce que l’environnement politique a changé. La décision de la Cour suprême sur la constitutionnalité de la taxe carbone, le projet de pipeline Keystone XL qui a été mis de côté, le projet de pipeline Énergie Est qui n’est plus à l’horizon : tout cela fait en sorte qu’Erin O’Tooole a pu bâtir un programme qui peut se démarquer de l’ère Harper — le Canada comme superpuissance énergétique — même si, pour lui, cette industrie reste importante. Enfin, la perspective de montrer la porte aux libéraux peut l’emporter sur toute autre considération [au sein du PCC]. Ainsi, le risque de division que beaucoup anticipent n’est pas pour le moment à l’horizon.

Le bond du PCC dans les sondages est-il attribuable en grande partie aux efforts de centrage d’Erin O’Toole ?

F.B. En partie seulement. Je pense aussi que la crise afghane y est pour quelque chose et que la question du déclenchement des élections traîne plus longtemps que par le passé dans le paysage. Justin Trudeau n’étant plus aussi populaire, cela fait que l’on regarde ailleurs. Et de ce point de vue, l’image d’Erin O’Toole qui est un peu pâle convient plutôt bien.

J.S. Je pense que le bond dans les sondages a beaucoup plus à voir avec Trudeau. Il mène une campagne réactionnaire, lugubre. Les Canadiens ont dû tant sacrifier pendant la pandémie et sont aujourd’hui plongés dans l’incertitude. Depuis le lancement de la campagne, nous avons vu des rapports sur l’inflation, la contraction de l’économie et l’expansion des dépenses. L’équipe d’O’Toole a proposé de bonnes politiques en guise de réponse. Trudeau ne l’a pas fait.

Pourquoi Andrew Scheer n’a-t-il pas adopté une telle stratégie en 2019 ?

J.S. Scheer a mené une mauvaise campagne. Tant à l’intérieur qu’à l’extérieur du parti, il n’y avait pas beaucoup de soutien pour lui au poste de chef. O’Toole a compris que s’il ne peut pas avoir de charisme et de charme, ses idées politiques doivent être attrayantes. Il mène une campagne d’idées — des idées qui signifient concrètement quelque chose pour les Canadiens — et c’est le seul type de campagne qui peut faire tomber l’actuel premier ministre.

F.B. Tout parti politique doit digérer la défaite et en tirer les leçons. Cela prend parfois du temps — les libéraux fédéraux en savent quelque chose. En 2019, les conservateurs n’étaient tout simplement pas prêts et Andrew Scheer marchait beaucoup trop dans les traces de Stephen Harper. D’autre part, les parallèles avec [le premier ministre ontarien] Doug Ford nuisaient à Scheer, mais aussi tout le climat politique avec le trumpisme au sud qui amenait nombre de questions au nord.

Peut-on anticiper un fléchissement des appuis du PCC dans les circonscriptions traditionnellement conservatrices au profit de gains dans d’autres circonscriptions habituellement méfiantes à l’égard du PC ?

F.B. Oui, mais il se pourrait que le fléchissement du vote conservateur soit faible, surtout avec la perspective de victoire du PCC. À cet égard, on pouvait penser que les mécontents iraient rejoindre le parti de Maxime Bernier, qui fait bien dans certains sondages dans l’Ouest. Or, Bernier est peut-être en train de ramener des électeurs qui ne votaient pas auparavant plutôt que de rallier les conservateurs déçus.

J.S. Non. Les conservateurs sociaux ne sont peut-être pas satisfaits des opinions progressistes d’O’Toole, mais ils poursuivent l’objectif d’élire un gouvernement conservateur. Vous devez vous rappeler que de nombreux conservateurs se soucient avant tout du programme économique.

Le plus grand risque pour le PCC est l’impopularité des premiers ministres provinciaux conservateurs qui plonge dans l’apathie des électeurs et se traduit par une faible participation électorale. Je suis également préoccupé par les députés peu performants qui auraient dû être remplacés et qui se trouvent maintenant dans des circonscriptions devenues des champs de bataille, comme Greg McLean dans Calgary-Centre et Tamara Jansen dans Cloverdale-Langley City.

Erin O’Toole sera-t-il confronté un jour ou l’autre à la grogne de militants purs et durs ?

J.S. Les militants de droite savent que leur meilleure chance d’influencer l’exercice du pouvoir n’est pas de s’en prendre au chef, mais de créer de l’instabilité au sein du parti. Ils trouveront les candidats qu’ils aiment, les soutiendront, vendront des cartes de membres pour eux dans leur circonscription respective. Ces conservateurs sociaux forment une coalition à l’intérieur du parti et exercent leur influence par le biais de projets de loi d’initiative parlementaire et par un manque général de coopération face à l’agenda du chef. C’est ainsi que la grande tente bleue des conservateurs devient un chapiteau de cirque.

Nous devons nous rappeler que la majorité des Canadiens ont délaissé les problèmes sociaux traditionnels ; nous soutenons le droit à l’avortement, l’aide médicale à mourir et l’équité-l’égalité. Oui, il peut y avoir des grognements de la part de ceux qui promeuvent les valeurs traditionnelles, mais cela ne se traduit pas par un problème d’électeurs.

F.B. Cela va dépendre du résultat. Si O’Toole fait des gains substantiels en Ontario, les insatisfaits demeureront tranquilles. Mais si le processus de recentrage échoue sur les récifs ontariens et que les conservateurs n’effectuent pas de gains au Québec et en Atlantique, alors les critiques pourraient revenir.



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