Les aspirants candidats à l’élection fédérale prêts à braver les réseaux sociaux

Parmi les principales raisons des départs de la vie politique annoncés ces derniers mois, figurait la flambée de commentaires agressifs sur les réseaux sociaux.
Photo: Justin Tang La Presse canadienne Parmi les principales raisons des départs de la vie politique annoncés ces derniers mois, figurait la flambée de commentaires agressifs sur les réseaux sociaux.

Les aspirants candidats à l’élection fédérale répondent présents à l’appel des partis fédéraux, malgré le climat toxique sur les réseaux sociaux dénoncé par tant d’élus. Libéraux, conservateurs, bloquistes et néodémocrates assurent que la haine et les insultes propagées en ligne ne freinent pas leurs efforts de recrutement à quelques semaines d’une probable campagne électorale. Mais ils admettent que la question est fréquemment soulevée par les nouvelles recrues.

Nombre d’élus municipaux ont annoncé qu’ils quitteront l’arène politique ces derniers mois. Et parmi les principales raisons de ces départs figurait la flambée de commentaires agressifs sur les réseaux sociaux. De Montréal à Gatineau, des maires et des conseillers municipaux ont expliqué qu’aucune carapace, si dure soit-elle, ne permettait de rester insensible face aux torrents de commentaires désobligeants.

Le constat est le même sur les scènes fédérale et provinciale, où les élus n’ont pas choisi de partir, mais ont maintes fois dénoncé l’état du débat public en ligne.

Malgré tout, des candidats se proposent pour briguer l’élection fédérale. Les partis fédéraux ont tous rapporté au Devoir qu’aucune recrue n’a refusé de rejoindre leurs rangs parce qu’elle craignait de subir les foudres d’internautes enragés.

La ministre Mélanie Joly, qui codirige la campagne du Parti libéral, observeque les citoyens qui choisissent de faire de la politique active s’engagent déjà à faire de nombreux sacrifices — en laissant de côté une carrière, une entreprise ou leur famille. Le climat toxique sur les réseaux sociaux devient alors un moindre facteur, à son avis.

« C’est sûr que c’est un phénomène de société. Mais quand une personne décide de faire de la politique, c’est parce qu’elle a envie de servir le public », fait valoir la ministre des Langues officielles en entrevue au Devoir. « C’est comme une mission de vie. À ce moment-là, la personne est prête à faire beaucoup de sacrifices, bien au-delà de ce qu’elle peut vivre en ligne. Ce qui va la faire souffrir, c’est la distance avec sa famille », affirme Mme Joly, qui souligne que la conciliation travail-famille est de loin le souci le plus souvent évoqué par les aspirants candidats.

Le mieux que l’on puisse faire, c’est de les ignorer et de continuer de se concentrer sur ce qui est le mieux pour le Canada.

La directrice nationale du Nouveau Parti démocratique, Anne McGrath, fait la même lecture de la situation. « Il y a un enthousiasme à participer au dialogue politique, à défendre des dossiers qui ne sont pas suffisamment débattus, à proposer ses idées. Tout cela joue bien davantage [dans la décision] que la négativité des médias sociaux », estime-t-elle.

La directrice générale du Bloc québécois, Josée Beaudin, estime pour sa part que les élus municipaux sont peut-être davantage découragés que les candidats fédéraux parce que les dossiers traités par les différents ordres de gouvernement ne suscitent pas les mêmes débats. « Au municipal, on parle de rues, on parle de parcs; c’est peut-être une réalité plus près de certains qui ont tendance à réagir plus fort sur les réseaux sociaux, dit-elle. Les enjeux au fédéral sont peut-être moins connus. »

Les partis fédéraux reconnaissent cependant que d’autres aspirants candidats, pour qui ce climat toxique et son impact sur leur santé mentale sont une réelle préoccupation, excluront peut-être d’emblée l’idée de se lancer en politique. Les dirigeants des formations ont donc beau être rassurés de n’avoir essuyé aucun refus motivé par les réseaux sociaux, ce pourrait être parce qu’ils n’ont simplement pas eu l’occasion de rencontrer ceux qui ont été découragés pour cette raison.

Un anonymat salvateur

Du côté du Parti conservateur, un stratège qui a préféré s’exprimer dans l’anonymat note en outre que les nouvelles recrues sont forcément peu connues du public, en général. Ce qui fait qu’elles n’ont pas encore été exposées aux déferlements de trolls, qui les inquiètent donc moins.

« S’il y a une catégorie plus touchée, ce sont les gens qui avaient déjà une vie publique avant la politique, qui avaient déjà un nom connu, explique ce stratège. Les chances qu’une personne inconnue devienne un paratonnerre sont quand même relativement faibles. »

Un sondage mené par Le Devoir auprès des députés fédéraux ce printemps révélait que plus de 95 % d’entre eux reçoivent des commentaires désobligeants ; près de la moitié en sont la cible plusieurs fois par semaine, voire tous les jours ; et plus du tiers ont porté plainte à la police.

Le député conservateur Peter Kent, qui ne sera pas de la prochaine campagne électorale, a déjà prévu de réduire sa présence sur les réseaux sociaux. Il continuera de jeter un coup d’œil sur Twitter, mais n’y publiera plus quoi que ce soit, car la plateforme rassemble trop de trolls « qui ne font que lancer des grenades virtuelles ». M. Kent ne part toutefois pas en raison de toutes les critiques qu’il a essuyées en ligne — notamment lorsqu’il était ministre de l’Environnement —, mais parce qu’à l’âge de 77 ans, il souhaite laisser sa place à des plus jeunes.

La vingtaine de députés qui ont choisi comme lui de tirer leur révérence n’ont pas non plus cité les médias sociaux pour expliquer leur départ. Pas même la ministre libérale de l’Infrastructure, Catherine McKenna, qui a été la cible de toutes les attaques lorsqu’elle était à son tour à l’Environnement.

L’expérience vécue par des élus comme Mme McKenna a toutefois mené les partis à bonifier leur formation sur les réseaux sociaux pour les nouveaux candidats. Et ces derniers à poser plus de questions lors du processus de recrutement — particulièrement les femmes et les personnes issues de la diversité.

Des discussions importantes

Tous les partis s’assurent ainsi d’expliquer à leurs recrues ce qui pourrait les attendre sur le Web, la façon de gérer les commentaires, et ils leur conseillent de porter plainte si les insultes vont trop loin.

Les équipes de recrutement insistent en outre davantage sur l’utilité des médias sociaux que dans les dernières années, puisque la campagne se fera en contexte pandémique.

« Les médias sociaux nous ont rapprochés beaucoup de la population et il ne faut pas que cette crainte-là nous mène à créer une certaine distance, affirme Mélanie Joly. Ce serait même contraire à l’idée démocratique. C’est pour ça que je n’ai aucune patience pour les imbéciles », ajoute celle qui a elle-même eu à porter plainte en raison de commentaires haineux en ligne.

Les principaux partis ont d’ailleurs hésité à discuter de l’impact du climat toxique sur les réseaux sociaux, refusant de donner de l’oxygène aux trolls qui y pullulent. « Le mieux que l’on puisse faire, c’est de les ignorer et de continuer de se concentrer sur ce qui est le mieux pour le Canada », a affirmé le directeur des communications du Parti conservateur, Cory Hann.

Les candidats confirmés par parti

Parti libéral

184 au total, 36 au Québec

Parti conservateur

240 au total, 54 au Québec

Bloc québécois

37 au Québec

Nouveau Parti démocratique

96 au total, 23 au Québec

Parti vert

38 au total, 6 au Québec



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