Vers un nouveau tour de vis pour les voyageurs

Québec continue de demander au fédéral l’interdiction des voyages non essentiels à l’étranger, mais propose un compromis : qu’on oblige au moins les personnes rentrant au pays à faire leur quarantaine dans un hôtel supervisé, à leurs frais. Ottawa serait ouvert à cette idée, d’autant plus qu’un interdit de voyage pur et simple serait plus difficile à appliquer qu’il n’y paraît.

« Il faudrait que tous les voyageurs qui reviennent au Québec, au Canada, soient mis en quarantaine dans une chambre d’hôtel pendant 14 jours. Que ce soit supervisé, que ces chambres-là soient payées par les voyageurs pendant deux semaines », a suggéré le premier ministre québécois, François Legault, lors d’une conférence de presse jeudi.

La province, avec l’aide de la Sûreté du Québec, pourrait elle-même mettre en place ce type de quarantaine obligatoire, au coût d’environ 3000 $ pour les voyageurs. Il s’agit du « plan B » de Québec, si jamais le gouvernement Trudeau n’instaure pas lui-même cette mesure, comme le fait déjà la Nouvelle-Zélande, notamment. Le sujet devait être abordé à la conférence téléphonique hebdomadaire des premiers ministres fédéral et provinciaux jeudi soir.

Dans les coulisses, une source confirme au Devoir qu’Ottawa songe effectivement à cette option. Une seconde source confirme que cela est envisagé, mais qu’aucune décision n’est encore prise. Chose certaine, une annonce du fédéral est attendue très prochainement au sujet d’une limitation supplémentaire des voyages.

Le ministre de la Sécurité publique, Bill Blair, a laissé filtrer quelques indices du plan du gouvernement Trudeau lors d’une conférence de presse jeudi. Rappelant que des mesures de contrôle supplémentaires pourraient être ajoutées sans préavis, comme l’avait indiqué Justin Trudeau plus tôt cette semaine, le ministre Blair a précisé que ces mesures « pourraient potentiellement être très coûteuses pour [les voyageurs]».

« Tout est sur la table, a-t-il dit. Nous sommes tout à fait prêts à étudier des moyens d’accroître encore la protection à nos frontières. »

Essentiel ou pas ?

Québec préférerait toutefois que les voyages non essentiels hors du pays soient tout simplement interdits, une demande qu’il entendait répéter à Justin Trudeau jeudi soir. Or, jusqu’ici, le fédéral a maintenu qu’interdire les départs du pays était inconstitutionnel. Même s’il est théoriquement possible de suspendre ce droit de manière « raisonnable », il serait très difficile de faire le tri entre ce qui est essentiel et ce qui ne l’est pas, de l’avis de nombreux experts.

« On ne peut pas réglementer toutes les situations qui pourraient se produire », avait souligné le ministre François-Philippe Champagne, alors aux Affaires étrangères, le 6 janvier. Selon lui, le caractère essentiel d’un voyage est laissé « au gros bonsens ». De nombreux élus pincés à avoir voyagé à la fin de 2020 ont par exemple affirmé s’être déplacés à l’étranger à cause du décès ou de la maladie d’un proche, pour s’occuper d’une propriété, voire pour déménager un membre de leur famille. Le premier ministre François Legault a ainsi donné comme exemple de voyage essentiel celui de son député Youri Chassin, parti au Pérou durant les Fêtes pour aider son conjoint à régler un problème d’immigration, et non « pour jouer dans le sable ».

« Toute la difficulté vient du fait qu’on n’a pas de définition claire de ce qui est un voyage non essentiel », déplore Me Natacha Mignon, associée au cabinet Immétis.

 

L’avocate spécialisée en immigration d’affaires se dit submergée d’appels de sa clientèle, composée de travailleurs étrangers au Canada, qui sont habituellement de grands voyageurs. Elle est d’avis que le Canada ne peut empêcher ces ressortissants d’aller dans leur pays d’origine, mais il pourrait bloquer leur retour. L’avocate leur recommande de traîner un dossier de justificatifs en cas de séjour qui ne peut être annulé.

« Qui vérifierait la valeur du voyage ? L’agent des douanes ? Que connaît-il là-dedans ? Il leur faudrait une formation », dit aussi François Crépeau, professeur de droit international à l’Université McGill, en entrevue au Devoir. Il a été rapporteur spécial des Nations unies pour les droits de l’homme des migrants de 2011 à 2017 et à ce titre connaît bien la question du contrôle des frontières.

Le professeur rappelle que le Canada ne contrôle pas les sorties du pays. À l’aéroport, en partance vers l’étranger, un voyageur au Canada s’enregistre au comptoir de la compagnie aérienne et passe la sécurité de l’Administration canadienne de la sûreté du transport aérien (ACSTA), mais il ne rencontre pas de douaniers. Il faudrait donc qu’Ottawa déploie de nouveaux agents — après la sécurité de l’ACSTA, suggère le professeur Crépeau — pour vérifier le caractère essentiel des voyages.

Annuler des vols

L’interdiction de certains vols, comme les vols nolisés pour les destinations soleil, par exemple, est une autre idée qui a circulé. Mais Ottawa craindrait des représailles de la part des compagnies aériennes, déjà financièrement très touchées par la pandémie. On pense qu’elles pourraient répliquer en annulant encore plus de vols régionaux.

« Si une entreprise aérienne décide de ne pas voler, c’est l’autre qui va récupérer la clientèle restante », prévient également Marc-Antoine Vachon, titulaire de la Chaire de tourisme Transat de l’UQAM. Même s’il comprend la raison de vouloir restreindre le tourisme durant la pandémie, il doute qu’il soit possible de départager les voyages essentiels en fonction de leur destination. « Les passagers d’un même vol ont des motivations différentes. On est dans le jugement moral, arbitraire, et on ne sait pas qui devra juger de ce qui est essentiel. »

Au sein du gouvernement Trudeau, on affirme que l’imposition d’un résultat de test négatif à la COVID-19 comme préalable pour prendre un vol en direction du Canada a eu des effets positifs. Des sources affirment que plus de 50 000 voyageurs ont annulé leur réservation à cause de cette annonce, fin décembre.

Avec Marco Bélair-Cirino

 

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4 commentaires
  • Réjean Dumais, ing. - Inscrit 22 janvier 2021 05 h 26

    Vers un nouveau tour de vis pour les voyageurs

    Bonjour ! Il serait intéressant de valider quels pouvoirs ont les Gouvernements lors de l'application de mesures d'urgence. Nous sommes bien en pandémie ! Peut-être pas en urgence. (Ironie) Normalement la sécurité civile est présente dans ce de genre de situation. Elle l’était en 2003, lors du SRAS, j’y étais. En ce sens, les Gouvernements peuvent interdire les déplacements entre pays, régions, villes, quartiers, rues, etc. C'est tout de même assez cocasse de penser qu'on semble avoir des problèmes à protéger les personnes vivant dans des localités ou des régions déjà isolées ''naturellement''. A-t-on peur que les gens se révoltent et décident de se déplacer quand même ? Une communauté ou une municipalité peut même décider de s'isoler de son propre chef. Évidemment c'est toujours préférable qu'elle le fasse en concertation avec l'OSCQ (Organisation de sécurité civile du Québec) ou l'ORSC (Organisation régionale de sécurité civile) si elle est fonctionnelle dépendamment de la situation dans la région concernée. Je comprends que nos deux premiers ministres ne veulent pas qu'on les traite de dictateurs, mais on perd la vie chaque jour. En fait, ils ont le devoir de nous protéger. Ils ont le devoir de se concerter! Pas de se chicaner en public ! On ne peut revenir en arrière en fermant les frontières plus tôt, mais si on laisse passer des gens il faut un très bon contrôle de leurs déplacements. Ces gens doivent collaborer et surtout être pénalisés pour ne pas le faire. Il y a beaucoup de conséquences pour le reste de la population, s’isoler davantage, être malade ou mourir.Va-t-on vraiment dissuader les gens en les forçant à aller à l'hôtel ? Si j'ai les moyens de me payer un autre séjour à l'hôtel en revenant de vacances, je vais peut-être y aller pareil ! Pourquoi, tant qu'à faire, ne pas organiser des voyages nolisés mur à mur (avion, hôtel et plage) en groupe, aller-retour ? D'autant plus que je suis convaincu que ça va encore durer longtemps. Bonne fin de semaine !

  • Michel Roussy - Abonné 22 janvier 2021 08 h 31

    Il serait à peu près temps que le gouvernement fédéral bouge dans ce dossier

    Le gouvernement de Justin Trudeau aurait pu rendre cette mesure de confinement obligatoire à l'hôtel et au frais des voyageurs dès le début de la pandémie, en mars ou avril dernier. Depuis le temps qu'on le réclament. Mais comme dans tous les autres dossiers, il n'arrive pas à prendre une décision. Il tourne en rond. Par ailleurs, si les vols "soleil" sont interdits au Canada, mais que tous peuvent sortir comme dans un moulin à vent, les gens, ces "nombrilistes, je me moi et ma petite personne" contournerons le système en prenant un vol pour les É.U.... avec une correspondance pour les voyages soleil. Bref, la solution est carrément la quarantaine obligatoire et supervisée au frais du voyageur et ce, "sans aucune exception". Québec devrait immédiatement aller de l'avant en imposant et supervisant une telle mesure sur son territoire.

  • Mathieu Lacoste - Inscrit 22 janvier 2021 10 h 44

    Trève d'arguties ! Bref ! Il est constitutionnel de fermer la frontière terrestre…



    … Mais, il est inconstitutionnel de fermer la frontière aérienne …

    Et voilà pourquoi votre sœur est muette

  • France Goyette - Abonnée 22 janvier 2021 13 h 54

    Cohérence et compromis

    Je suis d'accord avec l'intention de resreindre les voyages à l'extérieur, mais pourquoi une quantaine de 14 jours, alors qu'ailleurs elle est de 10 jours. En restant dans le même esprit de restriction, pourquoi pas une quarantaine de 6 jours et un test de dépistage après 3 jours. Le coût du test et de l'hôtel à leurs frais.

    Lorsque ici une personne est testé négative, on ne lui demande pas de quarantaine.