Duceppe reproche à Blanchet son manque de prudence

Yves-François Blanchet
Photo: Adrian Wyld La Presse canadienne Yves-François Blanchet

Gilles Duceppe pense lui aussi que le Bloc québécois a manqué de prudence en laissant entendre, sans fournir de preuve, que le nouveau ministre fédéral des Transports a des liens avec « le mouvement islamique politique ». Selon l’ancien chef bloquiste, son successeur, Yves-François Blanchet, avait le droit de poser des questions, mais il aurait dû s’assurer d’en connaître les réponses avant de lancer son attaque.

« Il y a le fond et la forme », explique M. Duceppe en entrevue avec Le Devoir. « Sur le fond, ce sont des questions qui peuvent être posées. Sur la forme, il vaut toujours mieux avoir les réponses avant de poser les questions. Sur la forme, je suis plutôt critique. » M. Blanchet a-t-il commis une erreur ? « Pas sur le fond, répond M. Duceppe. Sur la forme, ça aurait dû être fait autrement. » Selon l’ancien chef du Bloc québécois, il s’agit d’une « règle d’or en politique » : « Tu ne poses pas une question si tu n’as pas la réponse. Jamais, jamais, jamais. Parce qu’on va se faire prendre. Et si tu te trompes, tu vas devoir t’excuser. Tu ne peux pas prendre une chance semblable. […] Il faut toujours être — excusez mon latinisme — “paddé”. »

Les questions dont il s’agit, ce sont celles posées par Yves-François Blanchet dans un communiqué de presse la semaine dernière à la suite du remaniement ministériel ayant promu le député torontois Omar Alghabra au cabinet fédéral. Le communiqué disait que le chef « refuse d’accuser qui que ce soit », mais enchaînait néanmoins en affirmant que « des questions se posent sur la proximité [de M.] Alghabra avec le mouvement islamique politique dont il a été un dirigeant pendant plusieurs années ».

Le communiqué initial n’allait pas plus loin, mais une déclaration subséquente reprochait trois choses à M. Alghabra : d’avoir supposément été en faveur de l’instauration de tribunaux islamiques en Ontario pour trancher les litiges familiaux, de s’être opposé à l’inscription du Hamas sur la liste des entités terroristes et d’avoir présidé la Fédération canado-arabe (FCA) en 2004-2005. Cet organisme est devenu la bête noire du gouvernement conservateur en 2009 (alors que M. Alghabra n’y était plus) parce qu’il prenait des positions trop pro-Palestine à son goût. Ce groupe se veut laïque et était d’ailleurs dirigé par un chrétien — et non un musulman — au moment où son différend avec Ottawa a débuté.

Sur la question des tribunaux islamiques, Le Devoir n’a pu retrouver aucune déclaration pro-charia dans les bases de données recensant les reportages médiatiques au Canada. Tout au plus M. Alghabra avait-il déploré, à titre de président de la FCA, que le gouvernement ontarien ait tenté d’instaurer des tribunaux islamiques sans avoir d’abord consulté la communauté musulmane. Le bureau de M. Alghabra affirme que celui-ci n’a jamais été en faveur de tels tribunaux.

Quant au Hamas, le bureau de M. Alghabra soutient que le ministre n’a jamais refusé d’étiqueter ce groupe comme terroriste. Lors d’un débat à la Chambre des communes survenu en février 2016, un député conservateur avait interrogé M. Alghabra précisément sur cette question. « Il doit s’agir d’une question piège, avait répondu le député, car le gouvernement a inscrit le Hamas sur une liste de terroristes. Nous le considérerons comme tel jusqu’à ce qu’il abandonne ses activités terroristes. »

Gilles Duceppe pense que cette dernière question est pertinente. « Tu ne peux pas, quand tu es ministre d’un gouvernement d’un pays qui a une liste de groupes terroristes sur laquelle figure ce groupe, ne pas reconnaître qu’ils sont terroristes. Sinon, tu es en contradiction avec ta tâche. »

Comparaison nuisible
M. Duceppe se dit « convaincu » qu’Yves-François Blanchet « va trouver des preuves » pour appuyer ses allégations. Il pense qu’entre-temps, le premier ministre Justin Trudeau s’est fait du tort en laissant entendre vendredi que M. Blanchet avait emprunté à Donald Trump ses tactiques en laissant courir des rumeurs sans les étayer. « La sortie de Trudeau a conforté le Bloc. C’était totalement imbécile. […] De comparer le Bloc à Trump. Franchement. »

La sortie du Bloc québécois contre M. Alghabra a été condamnée par des ministres libéraux, le chef du NPD, Jagmeet Singh, le Conseil national des musulmans canadiens et le groupe Les Canadiens pour la justice et la paix au Moyen-Orient. Le chef du Parti conservateur, Erin O’Toole, a ajouté sa voix aux critiques samedi. « Les calomnies, les insinuations et les affirmations basées sur la religion n’ont pas leur place au Canada », a-t-il écrit sur Twitter. Il n’a cependant pas demandé au chef bloquiste de s’excuser.

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