Ottawa ambitionne de dépasser les cibles de l’Accord de Paris

Le gouvernement fédéral a promis, vendredi, 15 milliards en investissements dans différents secteurs d’activité, par exemple les véhicules verts, les infrastructures de transport en commun et la plantation d’arbres.
Photo: Alexandre Shields Le Devoir Le gouvernement fédéral a promis, vendredi, 15 milliards en investissements dans différents secteurs d’activité, par exemple les véhicules verts, les infrastructures de transport en commun et la plantation d’arbres.

Le gouvernement fédéral utilisera la carotte et le bâton pour réduire ses émissions de gaz à effet de serre (GES), selon un nouveau plan à saveur électorale déposé vendredi. On y promet de dépasser les objectifs de réductions de l’Accord de Paris, sans toutefois offrir une cible cohérente avec cette ambition, de l’avis d’experts et de l’opposition.

« Nous avons une économie à rebâtir et nous avons des citoyens à protéger […] Vous ne pouvez pas avoir un plan pour l’économie si vous n’avez pas de plan pour les changements climatiques », a expliqué le premier ministre Justin Trudeau, vendredi à Ottawa.

Son plan climatique renforcé du Canada prévoit maintenant une cible chiffrée de réduction des émissions, estimée à de 32 % à 40 % d’ici 2030 par rapport à 2005. Pour ce faire, Ottawa promet 15 milliards en investissements dans différents secteurs d’activité, par exemple les véhicules verts, les infrastructures de transport en commun, la plantation d’arbres et la protection de milieux humides.

En contrepartie, le fédéral s’apprête à accroître significativement le tarif sur le carbone dans trois ans pour les provinces qui n’ont pas mis en place un système de tarification du carbone. Le prix plancher de 50 $ la tonne prévu pour 2022 sera haussé de 15 $ par année jusqu’à ce qu’il atteigne 170 $ par tonne de GES en 2030. Cette hausse ne touche pas le Québec puisque la province assure sa tarification sur le carbone avec son propre système de plafonnement et d’échange de droits d’émission. Les prix planchers du système québécois sont compatibles avec ceux du fédéral, du moins pour l’instant.

Le plan présenté vendredi avait des allures de promesse électorale. Le premier ministre lui-même a avoué qu’il avait l’intention de présenter ces propositions comme un enjeu électoral lors des prochaines élections.

« J’ai toujours dit qu’il allait y avoir des élections avant d’augmenter le prix carbone en 2023 et évidemment, dans un gouvernement minoritaire, on peut très bien comprendre qu’il y aura des élections avant. […] Je suis certain qu’il va y avoir des partis avec des propositions moins ambitieuses », prévoit le premier ministre.

Critiques

Les partis d’opposition n’ont pourtant pas vu dans cette annonce des mesures ambitieuses.

« Je suis heureuse de voir que le Québec va pouvoir continuer avec son système, mais il faudrait peut-être commencer à songer à cesser de subventionner les pétrolières », critique la députée du Bloc québécois Kristina Michaud.

Une incohérence aussi soulignée par Alexandre Boulerice, du NPD. « Pour l’instant, les libéraux ne sont pas sur la bonne trajectoire pour atteindre la cible de 30 %, et je ne vois pas bien comment ils vont y parvenir. »

Le Parti conservateur, pour sa part, a réitéré son opposition à la taxe sur le carbone. « L’environnement est un domaine de compétences partagées et les conservateurs du Canada vont respecter les compétences des provinces et des territoires en abolissant la taxe sur le carbone de Trudeau », peut-on lire dans un communiqué.

Dans le cadre de son annonce, le gouvernement Trudeau a finalement précisé à quoi ressemblera la bonification de sa cible de réduction des émissions de gaz à effet de serre à l’horizon 2030. Cela pourrait toutefois ne pas être suffisant pour remplir sa promesse de « dépasser les cibles de Paris », selon Greenpeace.

« Il s’agit d’un plan sérieux pour atteindre l’objectif de réduction des émissions de 30 % pour 2030, mais le Canada devra en faire beaucoup plus pour respecter la science du climat et décarboner entièrement l’économie de manière à réellement protéger notre société et les écosystèmes », réagit Laura Bergamo, porte-parole de Greenpeace Canada

Comme les émissions canadiennes atteignaient 730 millions de tonnes (Mt) en 2005, elles pourraient donc reculer jusqu’à 438 Mt d’ici la fin de la décennie. L’ancienne cible, fixée par les conservateurs, prévoyait un recul de 30 %, ce qui aurait ramené les émissions à 511 Mt en 2030.

Il faut toutefois noter que, même en atteignant une réduction de 40 % d’ici 2030 par rapport à 2005, les émissions de GES du Canada seront toujours trop élevées pour respecter l’objectif le plus ambitieux de l’Accord de Paris, soit limiter le dérèglement climatique à 1,5 °C. Pour cela, les scientifiques calculent qu’il faut réduire les émissions de CO2 de 45 % d’ici 2030 par rapport au niveau de 2010. Puisque les émissions du Canada atteignaient 693 Mt (en équivalent CO2) en 2010, le respect de l’Accord de Paris nécessiterait que le Canada émette au maximum 381 Mt en 2030. L’écart pourrait donc être de 57 Mt.

Dans les documents publiés vendredi, le fédéral affirme toutefois que ses prévisions de réduction de GES « sont prudentes compte tenu des investissements importants et de la transformation économique susceptible de se produire au cours des prochaines décennies ». On juge aussi que l’effet de certains investissements « dans les technologies propres ou les transports publics » sont difficiles à quantifier. Enfin, précise Ottawa, « ces projections ne tiennent pas compte du fait que le Canada n’est qu’au début des courbes d’innovation associées à certaines des technologies de décarbonisation les plus prometteuses », comme l’électrification de l’industrie.

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