Trudeau évite de se prononcer sur le droit de caricaturer Mahomet

Le premier ministre du Canada, Justin Trudeau
Photo: Sean Kilpatrick La Presse canadienne Le premier ministre du Canada, Justin Trudeau

Alors qu’un nouvel attentat islamiste afflige la France, les politiciens fédéraux hésitent à rappeler le droit pour quiconque de caricaturer le prophète musulman Mahomet. Le premier ministre Justin Trudeau a évité de répondre à la question, tandis que le chef du NPD pense qu’il faut éviter d’alimenter inutilement la haine.

L’attentat de Nice, qui s’est soldé par trois décès, a été perpétré jeudi matin par un jeune homme criant « Allahou akbar ». On ignore encore pour le moment si, comme dans le cas de la décapitation de Samuel Paty, le geste a été posé en réponse à la publication de caricatures de Mahomet, redevenues d’actualité avec le procès en cours des souteneurs de l’attaque contre Charlie Hebdo. Mais la question a néanmoins été posée à M. Trudeau et à Jagmeet Singh. Devrait-on, au nom des valeurs occidentales, affirmer publiquement qu’il est permis de se moquer du fait religieux, y compris de caricaturer Mahomet ?

Interrogé à trois reprises, Jagmeet Singh a refusé de répondre directement. Le chef néodémocrate a chaque fois répété sa foi dans la liberté d’expression, tout en ajoutant qu’il ne fallait pas attaquer inutilement les autres.

« Il faut défendre la liberté d’expression, même si on n’est pas d’accord avec quelqu’un, a dit M. Singh. Mais aussi, si on veut avoir la paix dans la société, il faut aussi reconnaître que la liberté d’exprimer nos pensées n’est pas une liberté de créer par exprès des divisions [et de] la haine. » Il a ajouté « qu’il y a des limites à exprimer la haine ou promouvoir la haine envers les autres. C’est une limite qu’on a acceptée comme société parce que c’est important pour vivre ensemble ».

M. Singh a souligné qu’il était difficile pour lui de mesurer l’incidence d’une caricature de Mahomet puisqu’il n’est pas musulman. « Mais je peux dire que c’est essentiel de trouver une façon de réaliser notre but ultime qui est de vivre ensemble. »

M. Trudeau s’est montré encore plus évasif en se limitant à condamner l’attentat français ; il n’a pas pipé mot sur la liberté de caricaturer. « Nous condamnons absolument ces attentats terroristes haineux, inacceptables. Il n’y a absolument rien qui justifie cette violence, c’est injustifiable. Nous nous tenons de tout cœur avec tous les Français », a dit le premier ministre. Il a ajouté qu’il fallait toutefois du même souffle « reconnaître que ces criminels, ces terroristes, ces meurtriers ne représentent d’aucune façon l’islam ou les musulmans ».

Le chef du Bloc québécois, qui a pris la parole avant ses deux rivaux, n’a pas été questionné directement sur les caricatures. Mais après avoir lui aussi condamné l’attentat de Nice, Yves-François Blanchet a indiqué qu’il « faut — sans nuances et sans autres considérations politiques, idéologiques ou même religieuses — dénoncer toute forme de violence. Et dans le contexte toute forme de violence à caractère politique ou terroriste ».

M. Blanchet a reproché à M. Trudeau d’avoir tempéré sa dénonciation de la décapitation de l’enseignant ayant montré des caricatures de Mahomet à ses élèves. M. Trudeau avait condamné l’événement, mais avait aussi invité au calme afin d’éviter « un accroissement des tensions ».

« Je ne crois pas qu’il doive y avoir de nuances, a répliqué M. Blanchet. Dire qu’il faut dénoncer, mais sans enflammer les passions, c’est comme négocier avec un preneur d’otages, [comme dire qu’]il faut éviter de trop donner tort à un terroriste pour ne pas stimuler d’autres terroristes. Où est-ce qu’on s’en va avec un raisonnement comme ça ? »

Suprématie blanche

Jagmeet Singh a par ailleurs refusé de rappeler à l’ordre son député Matthew Green, qui a déclaré que si le Bloc québécois défend le droit d’un professeur d’utiliser le mot en n, c’est qu’il défend en fait « la prérogative de préserver la suprématie blanche ».

M. Singh a répété qu’il n’y avait « aucun doute » sur la nocivité du mot et qu’il devait être banni du vocabulaire. « Le but d’utiliser ce mot, c’est de réduire la valeur d’une vie noire. Donc, il n’y a pas de doute que ce n’est pas un mot qu’on peut utiliser. »

Avec Marie Vastel

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