Un comité examinera la gestion de la pandémie par Ottawa

En coulisses, on indique qu’aucune des sept entreprises s’étant engagées à vendre au Canada des doses de vaccin n’a menacé de résilier son contrat.
Photo: Lars Hagberg Agence France-Presse En coulisses, on indique qu’aucune des sept entreprises s’étant engagées à vendre au Canada des doses de vaccin n’a menacé de résilier son contrat.

Trop d’information peut-elle nuire à la santé ? C’est ce que pense le gouvernement de Justin Trudeau, qui s’alarme du fait que l’opposition l’oblige à rendre publics tous les documents générés par la fonction publique concernant la pandémie depuis le début de celle-ci. Selon le gouvernement, sa capacité à acheter de l’équipement de protection personnelle contre la COVID-19 et à s’assurer d’obtenir des doses d’un éventuel vaccin est désormais compromise. L’opposition, elle, crie à l’exagération.

La motion adoptée lundi par la Chambre des communes, malgré l’opposition des libéraux minoritaires, ordonne la publication de tous les mémorandums, courriels, notes de service et communications en général du bureau du premier ministre, de l’Agence de la santé publique et des ministères de la Santé et de la Sécurité publique concernant l’achat d’équipements de protection personnelle, de matériel de dépistage, de respirateurs et de vaccins, notamment.

Le gouvernement plaide que ces documents contiennent des informations commerciales délicates que les fournisseurs ne veulent pas voir étalées sur la place publique.

« Les fournisseurs hésiteront à faire affaire avec nous » à l’avenir, a soutenu la ministre responsable de l’Approvisionnement, Anita Anand. « Je ne veux pas avoir à revenir ici pour expliquer aux Canadiens qu’à cause de cette divulgation imposée, nous n’avons pas été capables d’obtenir de l’équipement de protection personnelle parce que nos fournisseurs nous ont quittés. »

Fournisseurs préoccupés

En coulisses, on indique qu’aucune des sept entreprises s’étant engagées à vendre au Canada des doses de vaccin n’a menacé de résilier son contrat. Mais on craint que ce soit ce qu’elles aient voulu faire savoir entre les lignes au cours des derniers jours. Cinq d’entre elles (Pfizer, Johnson & Johnson, AstraZeneca, Medicago et Sanofi) font partie de l’association Médicaments novateurs Canada, qui a publié une déclaration disant que « la divulgation de telles informations pourrait avoir des impacts négatifs sur les entreprises qui tentent de protéger les Canadiens contre le virus ».

Pfizer y est allée d’une déclaration indépendante, se disant « profondément préoccupée » par les « conséquences involontaires » qu’aura cette divulgation sur son programme de développement du vaccin contre la COVID-19.

La ministre Anand a rappelé qu’il avait été ardu de réserver des doses de vaccin dans un contexte de forte compétition internationale. « Rien n’oblige Pfizer à vendre des vaccins au Canada, a-t-elle plaidé. Ils ont d’autres acheteurs qui sont plus que désireux de signer un contrat avec eux et d’autres fournisseurs de vaccins. Nous avons été capables d’obtenir des contrats avec ces sept compagnies. Alors pourquoi, en plein cœur d’une deuxième vague, mettrions-nous en danger ces contrats ? »

L’opposition estime que le gouvernement exagère la menace. Les conservateurs, à l’origine de cette initiative à laquelle se sont ralliés bloquistes, verts et néodémocrates, plaident que les documents seront d’abord remis au légiste d’un comité parlementaire. Il en retirera les passages problématiques puis les remettra aux députés. Le gouvernement pense que le légiste n’a pas les connaissances commerciales requises pour prendre ces décisions et propose plutôt que le greffier du Conseil privé, le plus haut fonctionnaire de l’État, s’en charge. « Le gouvernement ne devrait pas pouvoir caviarder ses propres documents », a répondu la députée conservatrice Michelle Rempell, marraine de l’initiative.

Mme Rempell soupçonne le gouvernement de n’avoir aucune intention de fournir les documents réclamés. Ne pas le faire constituerait un outrage au Parlement. « Le fait que le gouvernement s’adonne à des arguments grandiloquents et ridicules me démontre qu’ils ne veulent pas produire les documents », a dit Mme Rempell, qui en déduit que les libéraux plantent le décor pour justifier un déclenchement électoral hâtif.

Le professeur David Naylor, qui copréside le Groupe de travail sur l’immunité face à la COVID-19, s’est dit « déconcerté » par le moment choisi par l’opposition pour demander ces documents. « C’est un peu comme demander au chauffeur d’un autobus bondé de regarder dans son rétroviseur alors qu’il dérape sur une route glacée dans une tempête de verglas », a-t-il dit à La Presse canadienne.

Montagne de documents

La motion conservatrice aura aussi pour effet d’accaparer les fonctionnaires, qui devront extraire les documents et les traduire. Une source en coulisses estime que cela pourrait représenter « des centaines de millions de pages ». On devra notamment reconstruire toutes les chaînes de courriels et retrouver les différentes versions des contrats signés. Il y a eu plus de 300 contrats signés seulement pour l’achat d’équipements de protection personnelle, selon la ministre Anand. Cet été, à la demande de l’opposition, la première page de ces contrats avait été fournie. Cela avait généré quelque 2000 pages.

Le gouvernement s’était plaint la semaine dernière de ce fardeau bureaucratique, mais a choisi de renoncer à cette ligne d’attaque quand, pour y répondre, les conservateurs ont proposé d’allonger les délais impartis pour fournir les informations — jusqu’à 30 jours dans certains cas.

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