Discours du Trône: l’argent continuera de couler à flots

Le Canada sera-t-il plongé en campagne électorale en pleine pandémie ? Le suspense demeure étant donné que le NPD n’a toujours pas révélé ses intentions et que les deux autres partis d’opposition ont indiqué qu’ils avaient l’intention de retirer leur confiance au gouvernement minoritaire de Justin Trudeau. Les promesses environnementales et sociales contenues dans le discours du Trône lu mercredi n’ont pas d’emblée convaincu le chef néodémocrate, Jagmeet Singh, que les libéraux ont concocté un bon plan de relance d’après-crise, tandis que les incursions promises dans les compétences provinciales — décriées par François Legault — agacent le Parti conservateur et le Bloc québécois.

L’appui du Nouveau Parti démocratique est nécessaire puisque, d’entrée de jeu, conservateurs et bloquistes se sont dits insatisfaits du discours du Trône.

« Le seul but des libéraux semble être de dépenser l’argent qu’on n’a pas », a lancé le conservateur Gérard Deltell en point de presse. Les conservateurs espéraient trouver dans l’énoncé d’intentions libéral une indication que le rythme des dépenses serait revu à la baisse compte tenu de l’ampleur du déficit accumulé jusqu’à présent. Or, il n’en a pas été question. Au contraire. « L’heure n’est pas à l’austérité », a lu la gouverneure générale, Julie Payette. Tout au plus le texte a-t-il dit que le « gouvernement préservera les avantages fiscaux du Canada et restera guidé par les valeurs de la viabilité et de la prudence ». En soirée, en s’adressant à la nation, Justin Trudeau a ajouté que « les bas taux d’intérêts font qu’on peut se le permettre. […] Je ne veux pas que vous, vos parents ou vos amis, accumuliez des dettes que votre gouvernement peut plus facilement assumer ».

L’action promise par Ottawa repose sur quatre piliers : sauver des vies dans l’immédiat en se dotant des bons outils sanitaires ; aider les gens et les entreprises qui souffriront encore économiquement de la situation ; verdir l’économie ; et enfin, consolider les valeurs canadiennes en faveur de la diversité et de l’inclusion. Le volet économique est celui promettant le plus de nouvelles dépenses.

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Ainsi, Ottawa s’engage à « fournir une aide financière supplémentaire directement aux entreprises qui devront fermer temporairement leurs portes par suite d’une décision de santé publique locale ». La Subvention salariale, qui devait se terminer à la fin de l’année, sera prolongée « jusqu’à l’été prochain ». La Prestation canadienne d’urgence (PCU), elle, ne le sera pas. Ottawa entend s’en tenir à son plan consistant à faire graduellement transiter les travailleurs vers l’assurance-emploi. De nouvelles mesures d’aide sont aussi promises pour les industries les plus durement touchées, comme celles du tourisme, du voyage et des arts de la scène.

Ottawa prévoit aussi de relancer l’économie par un ambitieux programme de création d’un million d’emplois. Les détails du plan n’ont pas été fournis, mais il reposera sur « des investissements directs dans le secteur social et les infrastructures »,des mesures en environnement et un programme de formation professionnelle dont on promet qu’il sera « le plus grand investissement de l’histoire canadienne en formation des travailleurs ».

Pourquoi ces mesures destinées aux entreprises ne satisfont-elles pas les conservateurs ? « Ce n’est pas parce qu’il y a des mesures qui, oui, peuvent faire notre affaire que l’ensemble de l’œuvre mérite d’être approuvé », a répondu M. Deltell.

Ingérence dénoncée

Les conservateurs en ont aussi contre les intrusions annoncées dans les champs de compétence des provinces. C’est que, dans son discours du Trône, le gouvernement fédéral promet d’instaurer un programme national de garderies pour favoriser le retour des femmes au travail, de poursuivre la mise en place d’un programme d’assurance médicaments ou encore d’instaurer des normes nationales en matière de soins de longue durée pour les aînés. Les libéraux se comportent comme si « Ottawa knows best », ont accusé les conservateurs, qui ont déploré du même souffle l’absence de hausse du transfert en santé — sans conditions — que réclamaient les provinces.

Le seul but des libéraux semble être de dépenser l’argent qu’on n’a pas

C’est justement la nature de la critique de François Legault. Il a qualifié sur Twitter le discours du Trône de « décevant », déplorant le fait qu’il « ne respecte par le champ de compétence des provinces en santé ». Il a promis d’en discuter avec ses homologues provinciaux dès jeudi.

Déjà, le premier ministre ontarien, Doug Ford, s’est montré tout aussi insatisfait, accusant le gouvernement fédéral d’avoir « raté une occasion cruciale de s’engager à offrir une augmentation des transferts en santé dont nous avons cruellement besoin ».

La critique du Bloc québécois va dans le même sens. « Le fait saillant du discours du Trône, c’est le refus des transferts en santé aux provinces et une volonté de s’ingérer dans les [compétences] des provinces », a dit le chef Yves-François Blanchet.

Il déplore aussi l’absence de bonification des prestations destinées aux aînés et d’un réel plan vert. Une seule des quatre conditions qu’avait posées le Bloc pour appuyer le discours du Trône s’y retrouve, soit le versement des compensations promises aux producteurs soumis à la gestion de l’offre. Mais même là, M. Blanchet dénonce le fait qu’on n’y précise pas d’échéancier. Le chef bloquiste s’attend à ce que ses troupes votent contre le discours.

Pour sa part, le NPD voudrait voir une garantie que des congés de maladie seront offerts à tous les travailleurs (ce que pourtant le récent transfert de 19 milliards de dollars aux provinces est censé financer) et un prolongement de la PCU. M. Singh n’a cependant pas dit comment il entendait voter. « On n’a pas décidé à ce moment-ci. On continue de réfléchir. » Il dit vouloir donner la chance au gouvernement de déposer d’ici quelques jours — donc avant le vote de confiance sur le discours du Trône — un projet de loi qui instaurerait les mesures réclamées. M. Singh a néanmoins laissé entendre qu’il n’a pas envie d’une élection. « Si nous sommes en élection, nous ne pourrons pas offrir ces choses [aux citoyens]. Ça retarderait tout pendant des semaines, des mois. »

L’environnement au menu

La protection des milieux naturels et la lutte contre les changements climatiques ont, comme prévu, accaparé une partie significative du discours du Trône. Ottawa s’engage, sans offrir de chiffre précis, à « augmenter » sa cible de réduction des gaz à effet de serre (GES). Pour l’heure, le Canada se fixe comme objectif de réduire ses GES de 30 % d’ici 2030. L’ex-leader du Parti vert, Elizabeth May, s’est réjouie de la grande part faite à la lutte pour le climat dans le discours, mais s’est dite déçue que cet engagement y demeure flou.

Ottawa a indiqué vouloir financer les rénovations écoénergétiques, l’achat de véhicules électriques et le transport en commun. Il veut aussi inciter les entreprises fabriquant des « produits zéro émission » à s’installer au pays en réduisant de moitié leur taux d’imposition fiscale.

Sur le plan fiscal, d’ailleurs, Ottawa se dit déterminé à « taxer les inégalités extrêmes sur le plan de la richesse », et cela, en abolissant graduellement les options d’achat d’actions, ce qu’il avait déjà promis dans le passé. Il réitère aussi son engagement à taxer les géants du Web.

Le gouvernement a par ailleurs laissé entendre qu’il envisage de bonifier le salaire des préposés offrant des services essentiels aux personnes vulnérables. « Le Canada doit mieux valoriser leur travail et leur contribution à notre société. »

Enfin, pour assurer la sécurité sanitaire, Ottawa s’engage à aider les provinces à accroître leur capacité de dépistage du coronavirus. « Les Canadiens ne devraient pas avoir à faire la queue pendant des heures pour se faire tester. » Le gouvernement fédéral entend aussi mettre sur pied une « équipe d’intervention » de dépistage pouvant être déployée dans les communautés éloignées.

5 commentaires
  • Pierre Labelle - Abonné 24 septembre 2020 09 h 36

    Le centralisateur.

    Justin marche maintenant sur les traces de son père, diviser pour mieux règner, PET connaissait très bien cette vieille maxime. Le fils met tout en place pour y parvenir, donne un petit bonbon à l'ouest, et vient jouer dans la court du Québec. Ce dernier qui croyait avoir des amis, Legault, tout comme ses prédécesseurs, va se retrouver gros gens comme devant. Rêver d'un impossible rêve. Un seul remède; l'indépendance.

    • Nadia Alexan - Abonnée 24 septembre 2020 10 h 57

      Après des années d’austérité et de coupes budgétaires, le temps est venu pour dépanner les citoyens/citoyennes en temps de pandémie. L’on ne s’offusque jamais quand il s’agit de verser des subventions faramineuses aux grandes entreprises privées, mais l’on grimpe les rideaux quand il s’agit de dépenser l’argent des contribuables sur les contribuables!
      Le temps est venu pour que les GAFAM et les milliardaires de ce monde paient leur juste part d’impôt au lieu de cacher leurs profits du fisc dans les paradis fiscaux.

  • Réal Bergeron - Abonné 24 septembre 2020 12 h 00

    Tel père, tel fils!

    Le père Trudeau a mis le pays au bord de la faillite. Avec son fils qui dépense sans compter, l'histoire risque de se répéter, avec la bénédiction probable du NPD, pour qui l'État n'en fait jamais assez.

    • Brigitte Garneau - Abonnée 25 septembre 2020 12 h 01

      Le père savait ce qu'il faisait, le fils, qui n'y connaît rien, agit sans savoir...

  • Sylvio Le Blanc - Abonné 25 septembre 2020 06 h 35

    Mme Buzzetti

    J'ai écouté seulement hier le Téléjournal de mercredi. Vous n'avez pas raté le gars de 'La Presse'. Bravo !