Victoire sans équivoque pour un chef en manque de notoriété

Erin O’Toole a été couronné chef du Parti conservateur du Canada un peu après une heure du matin lundi. On le voit ici en compagnie de l’ancien chef du parti, Andrew Scheer, ainsi que de sa femme et de ses enfants. 
Photo: Sean Kilpatrick La Presse canadienne Erin O’Toole a été couronné chef du Parti conservateur du Canada un peu après une heure du matin lundi. On le voit ici en compagnie de l’ancien chef du parti, Andrew Scheer, ainsi que de sa femme et de ses enfants. 

La victoire décisive d’Erin O’Toole à la tête du Parti conservateur et le ralliement de ses trois adversaires permettront au nouveau chef d’asseoir sereinement son leadership. Mais de l’aveu même de ceux qui l’ont appuyé, il souffre d’un déficit de notoriété. M. O’Toole devra exposer aux électeurs ce qu’il incarne, lui qui était connu comme un député centriste mais qui a fait campagne plutôt à droite. Déjà, un groupe pro-vie lui rappelle qu’il doit sa victoire à la droite sociale et réclame un retour d’ascenseur.

Erin O’Toole a été couronné chef du Parti conservateur du Canada (PCC) un peu après une heure du matin lundi, au terme d’une soirée dont la culmination a été retardée pendant sept heures par le dysfonctionnement d’une machine traitant les bulletins de vote. Au troisième et dernier tour de ce scrutin préférentiel, Erin O’Toole a obtenu 57 % des points, contre 43 % pour son rival Peter MacKay. À titre de comparaison, en 2017, Andrew Scheer avait coiffé Maxime Bernier au fil d’arrivée avec 50,95 % d’appuis contre 49,05 %. M. Bernier avait finalement claqué la porte du PCC pour fonder son propre parti.

Cette fois, les trois rivaux d’Erin O’Toole se sont ralliés à lui. Peter MacKay a écrit sur Twitter qu’« il est maintenant temps pour notre parti et notre mouvement de s’unir et de se concentrer sur le plus important : faire en sorte que notre pays avance à nouveau dans la bonne direction ». Leslyn Lewis, arrivée en troisième place avec 20,5 % au premier tour, a elle aussi invité à l’unité afin de « gagner la prochaine élection ». Idem pour Derek Sloan, arrivé dernier avec 14 % des points. Dans un courriel envoyé au Devoir, il indique respecter le choix des membres, mais « s’attendre à ce que [s] es préoccupations soient entendues par l’équipe O’Toole » et « espérer y jouer un rôle ».

Rien n’est acquis pour le député Sloan. Plusieurs conservateurs avaient demandé son expulsion du caucus pendant la course après qu’il eut remis en doute l’allégeance au Canada de l’administratrice en chef de la santé publique, la docteure d’origine hongkongaise Theresa Tam. Le chef sortant, Andrew Scheer, avait préféré laisser cette décision à son successeur.

Le député Gérard Deltell, qui avait appuyé M. O’Toole dans la course de 2017, mais qui était resté neutre cette fois-ci, se réjouit de cette victoire. « Le vote québécois a initié la victoire de M. O’Toole », affirme-t-il au Devoir. Le Québec est la seule province, avec l’Alberta, où M. O’Toole est arrivé en première place dès le premier tour de scrutin. Peter MacKay était arrivé premier dans sept provinces, tandis que Leslyn Lewin avait pris la Saskatchewan.

Le député Jacques Gourde, qui avait plutôt appuyé M. MacKay, se rallie de bon cœur à son nouveau chef. « On va travailler très fort pour le faire connaître au Québec. Si on veut faire des gains, il faudra le faire découvrir au Québec. »

Un député méconnu

Ancien pilote militaire et avocat, Erin O’Toole a été élu à la Chambre des communes en Ontario en 2012. Pendant la course à la chefferie, il a publié un programme touffu. Certaines de ses positions étaient plutôt progressistes. Par exemple, il a suggéré de doubler l’Allocation canadienne pour enfant d’une mère si elle se réfugie dans un centre pour femmes violentées. Il s’est engagé par ailleurs à s’assurer que le Québec ne soit pas sous-représenté à la Chambre des communes, « quel que soit son poids démographique », mais sans fournir de détails.

Mais M. O’Toole a aussi navigué en eaux plus troubles en empruntant certains codes aux conspirationnistes pour dénoncer le rôle de la Chine dans la pandémie. Il s’est aussi attaqué aux médias traditionnels et a soutenu The Independent Press Gallery of Canada, regroupement de publications en ligne farouchement campées à droite, telles que True North et The Post Millennial, dont un des responsables a travaillé avec Stephen Harper et a créé le groupe Ontario Proud, visant à faire élire Doug Ford. M. O’Toole s’est engagé à obliger la Tribune de la presse parlementaire canadienne à accepter dans ses rangs ces publications.

Le nouveau chef est-il condamné à incarner une frange moins centriste du parti ? Gérard Deltell ne le croit pas. Il est normal en campagne au leadership de vouloir se distinguer de ses adversaires, par définition d’accord sur la majorité des enjeux, dit-il. « On a le droit après de s’inspirer des propositions faites par d’autres candidats. […] L’exemple historique le plus fort est la course au leadership de 1983. Il y avait un candidat au leadership conservateur qui avait proposé le libre-échange avec les États-Unis, soit John Crosby. Tous les autres étaient contre, en particulier Brian Mulroney. […] Finalement, M. Mulroney a évolué et a réalisé le libre-échange. »

L’ancien député conservateur et chef du Parti populaire, Maxime Bernier, estime que c’est justement ça, le problème. Selon lui, le « vrai » Erin O’Toole est celui qui avait brigué la chefferie en 2017. « Il était un red tory, un progressiste-conservateur usuel. Et là, il a mis un masque, il a changé de visage pour aller chercher les “vrais bleus”. Ça a réussi, mais le masque va tomber assez rapidement. Les gens vont s’apercevoir qu’O’Toole et Trudeau, c’est la même chose. L’Ouest canadien sera déçu. » L’Alberta et la Saskatchewan ont boudé Peter MacKay justement parce qu’il incarnait une vision centriste.

Bien que pro-choix, M. O’Toole a flirté avec les militants pro-vie en leur disant qu’il voterait en second choix pour Leslyn Lewis. Le calcul était qu’en se montrant sympathique à cette candidate pro-vie assumée, O’Toole récolterait ses supporteurs une fois qu’elle serait éliminée. C’est ce qui s’est produit. Au troisième tour, 73 % des appuis de Mme Lewis se sont tournés vers Erin O’Toole.

Le groupe pro-vie We Need a Law n’a pas manqué de le rappeler au nouveau chef. Dans un communiqué de presse, il a souligné que Mme Lewis avait proposé quatre initiatives : interdiction des avortements sexo-sélectifs, fin du financement des avortements à l’étranger, criminalisation des avortements forcés et financement des centres d’appui aux femmes enceintes. Le nouveau leader doit « faire avancer ces quatre politiques », écrit le groupe. « M. O’Toole doit s’assurer que le Parti conservateur fait de la place et respecte les pro-vie qui l’ont aidé à se faire élire chef. »

Notons enfin que la pondération du vote, qui accordait 100 points à chacune des circonscriptions indépendamment de son nombre de membres, a encore cette fois octroyé un poids démesuré aux militants du Québec. Dans la province, 7647 militants ont voté, pour une moyenne de 98 votes par circonscription, a calculé Le Devoir. Chaque vote québécois a donc valu environ un point. En Alberta, 39 460 militants ont voté, pour une moyenne de 1160 par circonscription. Chaque vote albertain a donc valu 0,09 point.

 
 

Une version précédente de ce texte, qui affirmait erronément que le député Gérard Deltell avait appuyé Erin O’Toole dans la course à la chefferie conservatrice, a été corrigée.

O’Toole attendu de pied ferme à Ottawa

Si les adversaires politiques des conservateurs se sont amusés dimanche des ennuis techniques ayant retardé l’annonce du résultat de la course au leadership du PCC, le ton adopté pour accueillir Erin O’Toole, lundi, est redevenu sérieux. La réaction libérale a d’abord pris la forme d’un communiqué signé par la présidente du parti. « Nous espérons […] que M. O’Toole reconsidérera l’idée de faire adopter les politiques — calquées sur l’approche de Stephen Harper et d’Andrew Scheer — qu’il a prônées durant sa campagne à la chefferie », a écrit Suzanne Cowan. Le chef bloquiste, Yves-François Blanchet, a félicité son nouvel homologue dans un gazouillis sur son fil Twitter. Et il s’est montré impatient de voir la suite des choses. « Les positions conservatrices seront ainsi clarifiées et alimenteront des débats utiles afin que les Québécois fassent des choix dans la perspective du temps qu’il reste au gouvernement Trudeau », a-t-il ajouté. Réagissant à une autre publication sur Twitter, le néo-démocrate Alexandre Boulerice a choisi le mot-clic #dinosaures pour commenter la position d’Erin O’Toole sur la construction de pipelines. Elizabeth May, l’élue du Parti vert qui a longtemps dirigé sa formation, a choisi de tendre la main au nouveau chef. « Essayons de mettre la partisanerie de côté », a-t-elle écrit sur Twitter.

La Presse canadienne

À voir en vidéo