Fin d’une course au leadership discrète au Parti conservateur

On saura dimanche qui succédera à Andrew Scheer pour affronter Justin Trudeau lors du prochain scrutin.
Photo: Darren Calabrese La Presse canadienne On saura dimanche qui succédera à Andrew Scheer pour affronter Justin Trudeau lors du prochain scrutin.

Dire que la course à la chefferie du Parti conservateur n’a pas suscité d’engouement de la part des Canadiens relève de l’euphémisme. Passée largement inaperçue tant auprès des médias qu’au sein de l’électorat plus préoccupé par la pandémie, la course — qui connaîtra son apogée dimanche au moment où les libéraux s’empêtrent dans le scandale UNIS — pourrait pourtant sacrer celui ou celle qui dirigera le pays d’ici quelques mois.

Il faut dire que, des neuf candidats qui étaient sur les blocs de départ fin février, aucun n’a suscité un emballement instantané. « Les grandes pointures attendues dès le départ se sont désistées, souligne Yan Plante, ex-stratège conservateur. Plusieurs militants sont donc restés sur leur faim. »

Aucun des Rona Ambrose, Jean Charest, Pierre Poilievre ou encore des Jason Kenney que certains militants rêvaient de voir succéder à Andrew Scheer n’a ainsi sauté dans l’arène. « Il faut se rappeler qu’à ce moment, on se demandait si on votait réellement pour un chef pour remplacer Justin Trudeau comme premier ministre ou plutôt simplement pour remplacer Andrew Scheer en attendant qu’il y ait une embellie pour défaire les libéraux », souligne Frédéric Boily, professeur de science politique spécialisé dans le mouvement conservateur à l’Université de l’Alberta.

Photo: Justin Tang La Presse canadienne Erin O'Toole

Le contexte a toutefois bien changé en quelques mois. La pandémie a bouleversé la vision que les Canadiens ont du rôle de l’État, tout en éclaboussant le gouvernement libéral pour sa vision élastique de la notion de conflit d’intérêts. Au fil d’arrivée dimanche soir, quatre candidats croiseront le fer — Peter MacKay, Erin O’Toole, Leslyn Lewis et Derek Sloan. Et celui qui sortira victorieux de cette campagne maussade pourrait bien mener une chaude lutte pour détrôner Justin Trudeau dans un horizon électoral perméable aux aléas des sondages.

Mais bien malin qui pourra prédire l’issue de ce vote mené par voie postale et qui a pris fin vendredi soir. L’ancien ministre des Affaires étrangères et ancien ministre de la Défense Peter MacKay et le député et ex-ministre des Anciens Combattants Erin O’Toole auront jusqu’à la fin tout fait pour ravir prendre la place de tête. L’avocate torontoise Leslyn Lewis — la révélation de cette course — pourrait toutefois causer la surprise et se faufiler entre les deux meneurs en raison du système de vote préférentiel, pendant que bien des analystes voient le député Derek Sloan clore la course.

Valeurs conservatrices

Dans cette course sans grand débat d’idées, les quatre candidats se sont surtout différenciés les uns des autres par la place qu’ils occupent sur l’échelle du conservatisme canadien. Car avant tout, le quatuor s’est adressé aux membres naturels du parti, relève Yan Plante, qui a mené trois campagnes électorales dans l’entourage de l’ex-premier ministre Stephen Harper, en plus d’avoir été chef de cabinet de l’ex-ministre Denis Lebel.

Photo: Andrew Vaughan La Presse canadienne Peter MacKay

Pendant qu’Erin O’Toole a voulu se définir comme un vrai bleu, un vrai conservateur qui ne cherche pas à renier les valeurs fondamentales de son clan pour plaire aux médias ou à l’élite, Peter MacKay a mis en avant une offre politique plus audacieuse s’éloignant du conservatisme social (réticences quant au droit à l’avortement, au mariage gai, à l’aide médicale à mourir).

« O’Toole a fait campagne en disant aux membres “je suis comme vous, je pense comme vous, et on ne sera pas gênés d’être qui nous sommes”, alors que MacKay a dit “bien sûr on ne sera pas gênés d’être qui nous sommes, mais si on veut faire progresser le mouvement conservateur au Canada, il faut élargir notre électorat” », résume Yan Plante.

Photo: Tijana Martin La Presse canadienne Leslyn Lewis

De son côté, Lewis s’est davantage positionnée comme la candidate des conservateurs sociaux, arguant « que les conservateurs doivent être capables de parler franchement », et Sloan, le candidat populiste, comme « celui qui est en dehors de l’establishment, qui dit qu’il veut réduire l’immigration et qui s’oppose au discours dominant », complète Frédéric Boily.

Québec : un poids lourd

Alors que le Québec n’est généralement pas au cœur de la stratégie conservatrice lors d’une élection générale, la province a bénéficié dans les derniers mois d’une attention accrue de la part des candidats. Un sursaut d’intérêt découlant ni plus ni moins que d’une équation mathématique.

Dans le système de vote du Parti conservateur, chacune des 338 circonscriptions représente 100 points, que celles-ci soient composées d’une douzaine de membres — comme c’est parfois le cas au Québec — ou de 5000 ou 6000 membres — comme c’est souvent le cas dans l’Ouest canadien. « Le gain par rapport à l’effort est donc beaucoup plus rentable au Québec, relève Yan Plante. Sur le terrain, les principaux candidats ont été très actifs pour séduire chaque membre du parti [dans la province]. Ils ont reçu des appels personnalisés, des invitations à dîner, etc. »

Photo: Tijana Martin La Presse canadienne Derek Sloan

Pour gagner, un candidat doit remporter au moins 16 901 points. L’élection du chef conservateur se joue sur un vote préférentiel. Sur les bulletins de vote, les membres ont dû classer les quatre candidats par ordre de préférence. Au moment du dépouillement, tant qu’un candidat ne mettra pas la main sur la majorité des points, celui ou celle ayant reçu le moins de points à chacun des tours sera éliminé, et les choix suivants seront alloués aux candidats demeurant dans la course.

Un système électoral complexe résultant des négociations ayant précédé la fusion du Parti progressiste-conservateur (PCC) et de l’Alliance canadienne. « C’était la condition imposée par MacKay [alors chef du PCC et député en Nouvelle-Écosse], rappelle Yan Plante. Un système d’un membre, un vote aurait eu pour effet que le chef soit systématiquement choisi par les membres de l’Alberta et de l’Ouest canadien. » Dimanche soir, Peter MacKay goûtera donc à sa propre médecine.

Dès cette soirée électorale, la question de l’unité du parti sera sur toutes les lèvres. « Si le parti est divisé, ce sera impossible pour les conservateurs de penser remplacer les libéraux », insiste Frédéric Boily. Chaque course laisse des cicatrices, et celle-ci ne fait pas exception. En juin, Erin O’Toole a déposé une plainte auprès des autorités policières pour un vol de données présumé qu’aurait perpétré le clan de Peter MacKay.

« Tout va partir de l’exemple donné en haut. […] Si un des deux principaux prétendants alimente les tensions en demeurant amer, ça risque de cristalliser et de consolider les tensions entre les partisans », estime Yan Plante. Les regards se tourneront ensuite irrémédiablement vers le centre et l’est du pays, où les conservateurs devront impérativement faire des gains dans les prochains mois pour espérer diriger le pays.

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