Un choix bien accueilli

Chrystia Freeland est la première femme à occuper le poste de ministre des Finances à Ottawa. Elle remplace Bill Morneau qui a annoncé sa démission lundi.
Sean Kilpatrick La Presse canadienne Chrystia Freeland est la première femme à occuper le poste de ministre des Finances à Ottawa. Elle remplace Bill Morneau qui a annoncé sa démission lundi.

L’arrivée de la nouvelle ministre canadienne des Finances, Chrystia Freeland, en pleine crise de la COVID-19 est bien accueillie aussi bien par ceux qui espèrent un réinvestissement à long terme dans les services publics à Ottawa que par les autres qui prient pour que le gouvernement Trudeau retrouve plus de rigueur dans la gestion des finances publiques.

« Le coronavirus est toujours parmi nous. Notre engagement est de faire tout ce qui est nécessaire pour aider les Canadiens à traverser cette épreuve et, ensuite, de reconstruire en mieux », a déclaré en conférence de presse mardi la première femme à occuper le poste de ministre des Finances à Ottawa. C’est-à-dire assurer une « relance verte, bien sûr, mais aussi forte, équitable et inclusive », a-t-elle indiqué sans vouloir entrer dans les détails quelques minutes seulement après son assermentation.

« Il faudra du temps pour rattraper notre retard économique », venait de rappeler le premier ministre Justin Trudeau.

Le coronavirus est toujours parmi nous. Notre engagement est de faire tout ce qui est nécessaire pour aider les Canadiens à traverser cette épreuve et, ensuite, de reconstruire en mieux.

 

Le taux de chômage au Canada se situe actuellement à 10,9 %, avec plus de 40 % des trois millions de travailleurs canadiens qui ont perdu leur emploi au printemps qui n’en avaient toujours pas retrouvé un à la mi-juillet. Au même moment, la chute des revenus fiscaux attribuable au ralentissement économique, mais surtout l’explosion des dépenses, avec la mise sur pied de programmes d’aide financière comme la Prestation canadienne d’urgence (PCU) destinée aux travailleurs et la Subvention salariale d’urgence destinée aux entreprises, devraient se traduire par un déficit projeté de 343 milliards cette année, une augmentation de plus de 1000 % par rapport à l’année précédente.

« Alors que nous entamons une nouvelle phase de la lutte contre la pandémie […], il est temps qu’un nouveau ministre des Finances puisse mener ce projet à bien sur un long chemin semé d’embûches », avait expliqué lundi soir Bill Morneau au moment d’annoncer son départ, alors que le pays traverse sa pire crise économique depuis la Seconde Guerre mondiale.

La prochaine phase

Le professeur émérite d’économie de l’Université d’Ottawa Serge Coulombe avait bien aimé le Bill Morneau d’avant la pandémie de COVID-19, entre autres parce qu’il a su rompre « avec douceur et intelligence » avec l’interprétation beaucoup trop contraignante que le gouvernement conservateur précédent avait faite des règles sur l’équilibre budgétaire. Mais avec la pandémie, « ça s’est mis à dérailler ». Le gouvernement profite des politiques sans précédent d’assouplissement quantitatif de la Banque du Canada « pour dépenser sans compter et sans véritable plan de relance non plus ». « Plus cela dure et plus il sera difficile pour le gouvernement d’arrêter de jouer ainsi au père Noël. »

Malgré une hausse draconienne, le ratio de la dette par rapport au produit intérieur brut (PIB) demeure bien en deçà des niveaux jugés préoccupants par le Fonds monétaire international et les sommets atteints au milieu des années 1990. Les taux d’intérêt sont également à des niveaux historiquement bas, ce qui fait diminuer les coûts d’emprunt.

Chrystia Freeland devrait surtout se soucier de ce qu’il adviendra lorsque les mesures d’aide d’urgence s’arrêteront et que les nombreux travailleurs encore en difficulté devront se tourner vers des programmes inadéquats et dépassés comme celui de l’assurance-emploi, fait valoir Sheila Block, économiste principale au Centre canadien de politiques alternatives (CCPA). Durant la crise, dit-elle, « les nombreuses années de sous-investissement dans les services publics sont revenues nous hanter. »

Comme les autres, Derek Holt, vice-président et directeur des études économiques à la Banque Scotia, prête une grande compétence et une bonne crédibilité à celle qui avait été journaliste financière pour l’agence Reuters, le Financial Times ou encore The Economist avant de devenir politicienne et se faire un nom sur la scène internationale pour ses talents de négociatrice, notamment face à l’imprévisible président américain, Donald Trump. Fait notable, les marchés se sont montrés plus attentistes qu’inquiets mardi dans la foulée du départ de Bill Morneau, le dollar canadien allant même jusqu’à s’apprécier un peu sous l’effet d’un recul du billet vert américain.

Savoir s’imposer

« Un facteur clé sera le degré d’autonomie que lui accordera le premier ministre, quand on sait le peu de marge de manœuvre qu’il semble avoir laissée à Bill Morneau », a observé Derek Holt dans une analyse.

Les meilleurs ministres des Finances sont ceux qui ont suffisamment d’influence et d’aplomb pour convaincre, sinon imposer leurs vues, y compris face au premier ministre, estime Serge Coulombe, citant l’exemple de Paul Martin face à Jean Chrétien, au moment de rééquilibrer les finances publiques dans les années 1990, et celui de Jim Flaherty face à Stephen Harper, lorsque la dernière crise financière est survenue et qu’un vaste plan de relance économique s’imposait.

Interrogée par les journalistes sur cette question, Chrystia Freeland a cherché à se faire rassurante mardi. Disant avoir déjà eu, comme ministre, des désaccords avec son chef, Justin Trudeau, sa nouvelle ministre des Finances a déclaré : « Je crois que nous sommes tombés d’accord sur le fait qu’avoir ces différences de point de vue et de pouvoir en parler de façon ouverte, respectueuse et franche amène notre gouvernement à prendre de meilleures décisions. »

Avec La Presse canadienne

À voir en vidéo