Pas de chèque en blanc, prévient Trudeau

Le premier ministre Justin Trudeau
Photo: Sean Kilpatrick La Presse canadienne Le premier ministre Justin Trudeau

Les provinces ont beau craindre qu’Ottawa empiète sur leurs champs de compétences en leur dictant comment utiliser les 14 milliards de dollars promis, le premier ministre Justin Trudeau garde le cap. Il n’a pas l’intention de leur signer un « chèque en blanc ».

« Nous devons faire ce qui est nécessaire pour garder les Canadiens en sécurité », a plaidé M. Trudeau jeudi. Or, soutient-il, son gouvernement et ceux des provinces et territoires se sont mis d’accord sur les axes d’intervention pour que la relance des activités post-confinement se déroule bien : achat d’équipement de protection, consolidation du réseau de garderies, ajout de congés de maladie, aide aux municipalités.

« Ce sont des choses très, très concrètes et si on investit 14 milliards de dollars, les Canadiens s’attendent à ce qu’à travers le pays, tous les Canadiens aient ces protections de base. Alors je comprends qu’il y a des variations dans ce que les différentes provinces vivent et on est ouvert à une certaine flexibilité, mais c’est notre responsabilité en tant que gouvernement [fédéral] de nous assurer que quand on investit pour aider les Canadiens les plus vulnérables, cette aide se rende réellement aux plus vulnérables. Donc il n’y a pas de chèque en blanc. »

M. Trudeau a promis vendredi dernier qu’il verserait aux provinces 14 milliards de dollars supplémentaires pour financer la réouverture de l’économie. Il s’agirait d’une hausse d’environ 20 % des transferts aux provinces, qui se seraient autrement élevés à 77,5 milliards en 2020-2021. Mais comme l’a rapporté Le Devoir plus tôt cette semaine, l’Ontario, la Saskatchewan et le Nouveau-Brunswick craignent, tout comme le Québec, l’intention du gouvernement fédéral de leur dicter comment utiliser cet argent.

Les craintes ne se sont pas apaisées jeudi à la suite des commentaires du premier ministre, bien au contraire. « Je ne vous cacherai pas que j’ai quand même certaines inquiétudes », a lancé François Legault.

M. Legault s’inquiète du désir d’Ottawa d’avoir son mot à dire sur l’approvisionnement de matériel de protection qu’il contribuerait désormais à financer. « Pour nous, c’est clair que la santé c’est de compétence provinciale, et il n’est pas question qu’on cède tout le contrôle de la stratégie de dépistage et d’approvisionnement en équipement de protection individuelle, a martelé M. Legault jeudi. Que le gouvernement fédéral se fasse une réserve qui pourrait aider les provinces, c’est une chose. Qu’il veuille s’en mêler et que ça fasse partie du 3 ou 4 milliards qu’on reçoit, là il y a un problème. »

La part des 14 milliards qui reviendrait au Québec n’a pas été déterminée, mais si la formule basée sur le poids démographique était retenue, alors le Québec aurait droit à environ 3,2 milliards. Le premier ministre québécois a répété sa demande, qu’il dit être partagée par ses homologues provinciaux, pour que le transfert promis devienne récurrent et soit fusionné avec le transfert annuel destiné à la santé.

M. Legault s’inquiète aussi qu’Ottawa « passe par-dessus les provinces pour aller travailler avec les municipalités » au motif qu’elles ont besoin de renflouer la caisse de leurs réseaux de transport en commun. « Ce n’est pas la seule dépense des municipalités qui a été causée par la situation de la COVID-19. Donc on voudrait encore là avoir de la flexibilité », a dit M. Legault.

En début de semaine, le bureau du premier ministre Doug Ford avait indiqué au Devoir que l’Ontario réclamait un « transfert global sans condition et dépourvu de l’obligation » d’égaler la contribution fédérale. Son attachée de presse a indiqué jeudi que cette position n’avait pas changé.

Le premier ministre du Nouveau-Brunswick, Blaine Higgs, a lui aussi demandé de la flexibilité, tout comme le bureau du premier ministre saskatchewanais Scott Moe.

M. Trudeau est passé à un cheveu d’envoyer paître ses homologues jeudi. « Si y a des provinces qui ne veulent pas l’argent… on, on, on serait préoccupé parce que les besoins de tous les Canadiens à travers le pays c’est d’être protégés de la COVID-19. »

 

Déception pour les personnes handicapées

M. Trudeau a profité de son point de presse de jeudi pour exprimer sa déception envers les partis d’opposition qui ont bloqué son projet de loi la veille à la Chambre des communes. Ce projet de loi aurait permis un paiement unique de 600 $ aux personnes handicapées pour affronter la pandémie. Il aurait aussi changé les paramètres de la Prestation canadienne d’urgence (PCU) pour faire en sorte qu’il soit désormais interdit pour un travailleur de la réclamer s’il refuse un retour à l’emploi ou une offre d’emploi « raisonnable ». Le projet de loi aurait également instauré des peines pour quiconque ayant sciemment demandé la PCU en se sachant inadmissibles. L’amende maximale pourrait atteindre 21 000 $ et s’accompagner d’une peine de prison d’au plus six mois.

« Je suis assez déçu que certains, en particulier les conservateurs, aient choisi de jouer à de la politique et aient empêché qu’on puisse envoyer de l’aide aux Canadiens vivant avec des handicaps », a dénoncé M. Trudeau. Il s’est défendu de ne pas avoir été à l’écoute de l’opposition, alors qu’il est en situation minoritaire, et de ne pas avoir inclus leurs demandes dans son projet de loi.

« On avait des propositions pour réduire de quatre semaines à deux semaines la période de bénéfice de la PCU pour avoir plus de flexibilité, et c’est quelque chose que le NPD avait directement demandé qu’on fasse. Et par rapport à la Subvention salariale, les conservateurs avaient longtemps souligné qu’il fallait élargir sa portée pour que plus d’organismes puissent en profiter. [Des éléments en ce sens se trouvent dans C-17.] »

Le projet de loi n’a pas pu être adopté mercredi, car cela nécessitait l’unanimité des partis et le Parti conservateur, le Bloc québécois et le NPD s’y sont tous opposés. Le Bloc québécois déplorait que le projet de loi ne soit que punitif et ne permette pas à des travailleurs de conserver une partie de leur PCU s’ils recommencent à travailler à bas salaire. Le NPD demandait la prolongation de la PCU pour au moins quatre mois et dénonçait les pénalités prévues, car elles risquent, de l’avis du chef, de pénaliser de manière disproportionnée les personnes vulnérables, dont les personnes racisées. Le gouvernement a alors essayé de ne faire adopter que la portion portant sur l’aide aux personnes handicapées en l’isolant du C-17, mais les conservateurs s’y sont opposés. Les troupes d’Andrew Scheer veulent que les activités du Parlement reprennent normalement.

« Parce qu’ils ont perdu ce débat, il y a un certain nombre de semaines, ils ont choisi hier de refaire ce débat et de bloquer de l’aide concrète destinée aux Canadiens », a déploré M. Trudeau.

Le Conseil national des chômeurs a aussi dénoncé le projet de loi, qu’il voit comme une concession aux « lobbys conservateurs » qui « ajoute à la campagne de peur ». Le Conseil se demande en outre « qui jugera » du caractère « raisonnable » d’une offre d’emploi.

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