Confrontée à un recul économique, que veut l’Alberta?

Le centre-ville d'Edmonton, en Alberta
Photo: iStock Le centre-ville d'Edmonton, en Alberta

La crise ferroviaire secouant le Canada a éclipsé cette semaine une actualité foisonnante en Alberta, susceptible elle aussi de rattraper et d’affecter à terme le gouvernement de Justin Trudeau. Le royaume de Jason Kenney a pu s’enorgueillir d’une victoire — une première décision judiciaire invalidant la taxe fédérale sur le carbone —, mais a essuyé une lourde défaite — l’abandon d’un vaste projet pétrolier. Il a plié l’échine en annonçant un énième déficit, mais a promis de bomber le torse en se dotant d’un nouvel outil référendaire pour clamer sa spécificité à la face du reste du pays. L’Alberta bouillonne et demande à être entendue.

Les statistiques économiques de l’Alberta sont à la déprime et les Albertains digèrent mal leur nouveau statut de parent — presque — pauvre de la Confédération. Jeudi, le gouvernement de Jason Kenney a dévoilé un budget affichant un déficit de 6,8 milliards de dollars. Un trou béant, vu que les revenus de l’État sont d’environ 50 milliards, soit plus ou moins la moitié de ceux au Québec.

L’Alberta se scandalise aussi que son taux de chômage se soit établi en janvier à 7,3 %, contre une moyenne canadienne de 5,5 %. Pourtant, le taux reste en deçà de celui des quatre provinces atlantiques (oscillant entre 7,4 % et 11,9 %). Et si M. Kenney a répété que le taux de suicide dans sa province a grimpé de 30 %, la réalité est plus nuancée : l’augmentation a plutôt été de 22 % en 2015, lorsque la crise pétrolière a commencé à se faire sentir. Le taux est en déclin depuis et le nombre de suicides en 2019 a été de 556, soit à peine plus que les 547 de 2014.

Entre perceptions et réalité

N’y a-t-il pas un fossé entre la description apocalyptique que font les Albertains de leur situation et la réalité ? L’ancien conseiller de Stephen Harper et professeur d’université Tom Flanagan croit qu’il faut comprendre la psychologie albertaine pour bien saisir le désarroi actuel.

« Nous n’aimons pas nous comparer aux pires, explique-t-il au Devoir. L’Alberta a été pendant longtemps la leader des statistiques économiques : le plus bas taux de chômage, le plus haut revenu moyen, le plus haut niveau d’investissement. Ce n’est pas que le niveau de vie soit bas à Calgary, mais les perspectives sont bouchées. […] Stephen Harper s’était fait reprocher d’avoir parlé de culture “défaitiste” pour décrire les provinces atlantiques, mais là-bas, ils se sont faits à l’idée que les perspectives économiques sont peu reluisantes et ne s’amélioreront pas. Ce n’est pas la psychologie en Alberta. »

Dans ce contexte, la décision de la minière canadienne Teck, rendue publique dimanche soir, d’abandonner son projet Frontier d’une valeur de plus de 20 milliards de dollars a sonné comme un glas. Teck a déclaré que les investisseurs étrangers exigent désormais des pays où ils s’impliquent qu’ils aient une politique « qui réconcilie le développement des ressources et les changements climatiques » et que le Canada n’en a pas. La minière a prédit que, « sans clarté sur cette question critique », d’autres projets subiront le même sort.

Les Albertains n’ont pas encore compris que ce qu’ils vivent n’est pas cyclique

M. Kenney n’a pas hésité à imputer à Justin Trudeau la responsabilité de cet abandon : à cause de son « indécision » devant le projet et de son « inaction » face aux barricades qui entravent le trafic ferroviaire depuis trois semaines. « L’Alberta a perdu une occasion de créer 7000 emplois et le Canada, de tirer 70 milliards de dollars en redevances et impôts qui auraient pu financer nos généreux services sociaux pour les quatre prochaines décennies », a affirmé le premier ministre.

Pourtant, rien ne garantissait que cette mine, même approuvée par Ottawa, aurait vu le jour. Pour être rentable, elle nécessitait que le pétrole se négocie entre 75 $US et 85 $US le baril. Il se vend plutôt à 47 $US ces jours-ci. Sans compter que de plus en plus de fonds d’investissement, de banques et même d’assureurs boudent les sables bitumineux, considérés comme trop polluants. D’ailleurs, un très grand nombre de projets, pourtant approuvés, dorment dans des cartons en attente d’un rebond du prix du pétrole.

« Pourquoi ces autres projets ne vont-ils pas de l’avant ? » demande Jason MacLean, professeur en droit environnemental à l’Université de Saskatchewan. « Est-ce la faute de Justin Trudeau aussi ? Non. C’est à cause du contexte plus large. Le monde est en train de se détourner des sables bitumineux, qui sont très dispendieux et polluants à extraire. » Il note que la crise a commencé en 2014, quand Stephen Harper était premier ministre.

Selon M. MacLean, les Albertains sont dans le déni, un peu comme les laitiers d’une autre époque. « Les Albertains n’ont pas encore compris que ce qu’ils vivent n’est pas cyclique. C’est structurel. C’est dur pour eux à accepter, parce qu’ils ont toujours fonctionné selon un cycle où booms et creux se succédaient. Ils attendent que les creux passent et profitent des booms. Mais cette fois, ça n’a pas l’air de vouloir revenir. »

Comme le Bloc québécois

Dans le discours du Trône lu mardi à Edmonton, le gouvernement albertain s’est engagé à se doter d’un mécanisme permettant à ses citoyens de lancer des référendums sur les questions de leur choix. Le gouvernement n’en a pas dit davantage. Si Jason Kenney répète qu’il ne préconise pas la sécession de sa province du reste du Canada, beaucoup de ses citoyens y songent, et cet outil pourrait leur venir en aide.

Selon Tom Flanagan, le sujet n’est plus seulement une élucubration de quelques marginaux. « Le séparatisme est un sujet de conversation quotidien ici, en Alberta. Même des gens que je n’aurais jamais soupçonnés en parlent maintenant ouvertement. Ils se demandent comment ça fonctionnerait. Ça ne veut pas dire qu’ils veulent que ça arrive, mais ils considèrent la chose. »

Le parti Wexit (contraction des mots West et exit, sur le modèle du mot Brexit) a été enregistré auprès d’Élections Canada. Le parti dénonce la faible représentation démocratique albertaine. Il n’accepte pas que la province ait à peine plus de sièges à la Chambre des communes (34) que les quatre provinces atlantiques réunies (32) et beaucoup moins de sénateurs (6 contre 30). Le mouvement séparatiste se plaint des misères que fait le reste du pays à l’Alberta lorsqu’elle tente de développer son industrie fossile. Elle en a particulièrement contre le Québec, qui crache sur le pétrole « sale » albertain mais qui encaisse 13 des 20 milliards de dollars de la péréquation.

« La péréquation est probablement ce qui illustre le plus l’iniquité, celle qui est le plus dans notre face », explique en entrevue Peter Downing, le chef du Wexit. Samuel Bell, un jeune diplômé qui anime la page Western Canadian Separation sur Facebook, ajoute qu’il en a contre l’hypocrisie d’un Québec qui critique le pétrole mais approuve la cimenterie de Port-Daniel qui émet près de la moitié des GES qu’aurait émis Frontier.

Lorsqu’on leur demande en quoi devenir un pays indépendant permettrait plus facilement à l’Alberta de faire serpenter ses pipelines à travers le continent, les deux hommes répondent que la province pourrait exercer des représailles économiques. En particulier sur la Colombie-Britannique, qui se trouverait isolée du reste du Canada. « On pourrait couper l’approvisionnement en pétrole et regarder le prix de leur essence grimper en flèche », suggère M. Downing.

Peter Downing reconnaît que le Wexit ressemble beaucoup au Reform Party, né d’un même ressentiment populaire albertain en 1987. À une nuance près. « Nous nous inspirons du Reform, mais en utilisant la stratégie du Bloc québécois. » Samuel Bell est d’accord avec lui. « Le Wexit sera le nouveau Reform, mais le slogan n’est plus “The West wants in”, mais “The West wants out”. Alors, ça change la dynamique puisque notre objectif n’est plus de réparer quelque chose. » C’est pour cette raison que la perspective de diviser le vote de droite et de faciliter la réélection des libéraux, comme cela fut le cas avec le Reform de 1993 à 2006, ne les effraie plus.

Sent-on la soupe chaude du côté du Parti conservateur ? Il y a une dizaine de jours, quatre députés albertains ont publié la Buffalo Declaration reprenant en grande partie les récriminations du Wexit tout en proposant une douzaine de solutions, notamment la reconnaissance de l’Alberta comme « région culturelle distincte » et le rapatriement de tous les pouvoirs en matière de projets énergétiques. La stratégie a toutefois braqué d’autres collègues albertains, comme la députée Stephanie Kusie, qui aurait aimé être mise dans le coup.

Faut-il voir cette déclaration comme un avertissement fait au prochain chef conservateur qu’il ne devrait pas trop courtiser l’Ontario et le Québec pour gagner des sièges ? Tom Flanagan en doute. Peut-être que ces députés avaient juste besoin de s’exprimer, dit-il. « Le but principal de tout le monde en Alberta est de se débarrasser de Justin Trudeau. Alors, s’il y a un leader qui semble être capable de faire cela, ils mettront de côté leur manifeste pour un certain temps », prédit-il.


 
4 commentaires
  • Denis Paquette - Abonné 29 février 2020 08 h 19

    voila ce qui arrive quand nous vivons de reves

    que les autres provinces assument leur reve de grandeur a leur place

  • Denis Paquette - Abonné 29 février 2020 08 h 24

    le canada ne s'est il pas constuit sur les chemins de fer

    les chemins de fer ne sont ils pas la premiere richesse du pays, ne pas en tenir compte serait il pas le pire crime

  • Gilbert Talbot - Abonné 1 mars 2020 05 h 41

    Amour déçu. ne reviendra jamais!

    L'Alberta était une riche princesse nageant dans les milliards du pétrole. Elle a salit sa belle robe en s'y baignant trop longtemps dans les marais boueux et maintenant ses courtisans ne viennent plus La voir. Le pipeline de pétrole et de Gaz se referme et La princesse devra vendre son château et aller vivre en appartement comme tous ses sujets. "Non! Dit-elle, je ne m'abaisserai pas à ce point. Je vais me séparer du Prince Trudeau, qui ne répond plus à mes attentes amoureuses. Et j'irai me marier avec Donald, lui au moins me comprend. Et il est si riche! ".

  • Jean Hamelin - Abonné 1 mars 2020 19 h 21

    Impossible séparation

    Comment voulez vous que l' alberta se sépare son pétrole sera bloqué automatiquement,elle n' aura accès à aucun port, elle est victime du syndrome irlandais et de plus elle à dépensé les revenus du pétrole et le désastre à venir le vérificateur de la province à évalué à 230 milliards pour remettre les sites contaminées à leurs états originels et ne pas oublié les milliers de puits orphelins qu' il faudra sécuriser le coût est estimé à environ 30 milliards et le gouvernement à une enveloppe de seulement 225 millions et que dire que le quart de la production de gaz naturel au Canada est utilisé pour décanter les sables bitumineux et qui est une source non renouvelable ,le climat dans cette province et la Colombie britannique se réchauffe plus vite qu' ailleurs au Canada les provinces de l' ouest vont devenir avec le temps des régions désertiques car quand les glaciers des rocheuses auront fondus il ni aura plus d' eau qui vont défendre des montagnes= sécheresse alors les secteurs agricoles et bovins sont à risque très élevés pour toutes ses raisons la séparation de l' Alberta de la fédération canadienne est une fake news