Les barrages autochtones pourraient se multiplier

À Kanesatake, des mohawks ont bloqué la route 344, à Oka, triste rappel de la crise de 1990.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir À Kanesatake, des mohawks ont bloqué la route 344, à Oka, triste rappel de la crise de 1990.

À Kahnawake, au pied du pont Mercier près de Montréal, c’est l’impasse. Plusieurs véhicules s’y sont regroupés, en appui à la barricade que les Mohawks y ont érigée et qu’ils ont décidé d’animer davantage à la suite du démantèlement, en Ontario, du barrage près de Belleville. En avant-midi, pendant un quart d’heure environ, ils ont aussi entravé, à l’aide de camions noirs, la circulation du pont Mercier.

Tout s’est enchaîné après qu’en début de journée, la Police provinciale de l’Ontario (PPO) soit intervenue à Tyendinaga, près de Belleville en Ontario, pour y démanteler le barrage qui paralysait en cet endroit le trafic ferroviaire canadien depuis maintenant 19 jours. Des manifestants mohawks y avaient érigé un campement en solidarité avec les chefs héréditaires de la nation wet’suwet’en, lesquels s’opposent au projet de gazoduc Coastal GasLink en Colombie-Britannique.

La PPO avait prévenu les manifestants dimanche qu’ils avaient jusqu’à minuit pour démanteler leur campement. Lundi matin, peu après 8 h, la PPO est passée à l’action. Plusieurs personnes ont quitté les lieux calmement, mais dix personnes ont été arrêtées. Le corps policier n’avait pas encore précisé les accusations portées contre elles lundi soir.

 

Le transport ferroviaire n’a pas repris pour autant. Le porte-parole du Canadien National (CN), Jonathan Abecassis, a indiqué qu’il s’écoulerait un certain laps de temps avant que les trains puissent de nouveau transiter par Belleville. La voie ferrée, inspectée normalement tous les deux jours, ne l’a pas été depuis près de trois semaines. La signalisation devra aussi faire l’objet d’une inspection. Au moment où ces lignes étaient écrites, le CN n’était pas en mesure de donner une heure, voire une date de reprise de la circulation.

De nouvelles manifestations

« Je pense qu’on a bien montré qu’on n’était pas satisfaits de la manière dont le gouvernement fédéral et les gouvernements provinciaux se comportent dans ce dossier », explique Joe Deom, le vice-chef du clan de l’ours à Kahnawake. Le pont Mercier pourrait-il être bloqué pour une période prolongée ? « On peut le bloquer. Ce n’est pas exclu », dit-il en entrevue au Devoir.

« On a peut-être été trop lents à montrer notre insatisfaction », laissent tomber pour leur part deux femmes autochtones venues de Kahnawake jusqu’à la barricade avec un tout jeune bébé. « Ils ont juste à arrêter l’oléoduc. Me semble que c’est pas compliqué », dit l’une d’elle.

Joe Deom, comme beaucoup d’Autochtones, se dit surpris par la tournure des événements. « C’est pas d’hier pourtant que ça a commencé : ça fait dix ans que la nation wet’suwet’en dit qu’elle n’en veut pas du projet de Coastal GasLink ! Mais les gens en entendent parler seulement maintenant. »

Faut-il, pour en discuter aujourd’hui, que toutes les nations autochtones s’y mettent de la sorte, d’un océan à l’autre, dans un vaste élan de protestation ? « Vous le savez comme moi que pour que ce gouvernement-là réagisse, il faut lui taper sur la tête ! Sinon, il ne bouge pas. Ils pensent qu’ils peuvent construire leurs infrastructures sur notre territoire, sans qu’on dise jamais rien, parce que, selon eux, le territoire ne vaut pas grand-chose. Si c’est comme ça, qu’ils le passent chez eux le pipeline ! Pas sur notre territoire. »

De nouveaux barrages?

Quel effet aura, selon lui, le démantèlement du barrage de Belleville ? Joe Deom croit que, loin de calmer le jeu, cela pourrait très bien encourager la création de nouveaux barrages, un peu comme une hydre à laquelle on coupe la tête pour s’apercevoir que celle-ci est immédiatement remplacée par d’autres. « Ce n’est pas en reproduisant le problème ailleurs comme va régler la question », dit Joe Deom.

Au Québec, l’effet du démantèlement du campement de Tyendinaga a aussi eu des répercussions immédiates du côté de Kanesatake, où des barricades ont été érigées, la plus importante entravant la route 344, sur les hauteurs de la colline qui avait été le théâtre de la crise d’Oka en 1990, alors que le gouvernement de Robert Bourassa avait pris la décision de faire intervenir l’armée.

C’est pas d’hier pourtant que ça a commencé : ça fait dix ans que la nation wet’suwet’en dit qu’elle n’en veut pas du projet de Coastal GasLink ! Mais les gens en entendent parler seulement maintenant. 

À cette barricade, un des insurgés, tenant un large drapeau rouge des Warriors à la main, a précisé au Devoir que c’est tout simplement à cause de l’action de la police ontarienne qu’ils sont là. « Ils veulent négocier en envoyant leur police ? C’est ça, la façon de faire du gouvernement pour discuter ? Ce n’est pas la bonne du tout ! »

En haut de la colline, près d’autres éléments de barricade, Ellen Gabriel, porte-parole des Mohawks lors de la crise d’Oka, a expliqué à la CBC que tout cela était bien la conséquence directe de l’action menée par la police en Ontario. « En solidarité avec nos frères et soeurs en Ontario », mais aussi « en solidarité avec ceux de Kahnawake », a-t-elle dit, les Mohawks de Kanesatake ont décidé d’organiser cette protestation. « C’est une démonstration de solidarité. C’est sur notre territoire. On a tous les droits de le faire », a-t-elle précisé doucement, sans vouloir préciser si la barricade durerait. « On peut l’enlever et la remettre demain », a-t-elle dit, tout en affirmant que les gens comprennent lorsqu’on leur explique. En début de soirée, la barricade de la route 344 a été levée.

Selon Ellen Gabriel, le Canada agit selon une façon de faire toute coloniale, façon qui consiste à « utiliser la force pour obtenir ce qu’il veut ». Elle soutient que les droits fondamentaux des Autochtones ne sont pas respectés. « Le respect de la règle de droit comprend celui des droits de la personne » et ceux-ci ne sont pas respectés en ce moment, dit-elle.

Réactions d’Ottawa et de Québec

Au sujet des manifestations qui se sont amplifiées au Québec du côté de Kahnawake, le premier ministre Justin Trudeau a dit « s’attendre à ce que les lois soient suivies », mais s’en est remis à la juridiction provinciale.

Le ministre des Services aux Autochtones, Marc Miller, a répété que le dialogue se poursuivait entre la nation wet’suwet’en et Ottawa.

Le premier ministre du Québec, François Legault, a lancé pour sa part un nouvel appel au démantèlement des barricades. « Il y a des gens qui ont perdu leur emploi, il y a des gens qui souffrent — les agriculteurs, entre autres —, donc il est temps que ça finisse, a-t-il dit au micro de Radio-Canada en marge d’une rencontre privée tenue à L’Assomption. Je pense que les Québécois ont assez souffert. »

« Je le dis déjà depuis quelques jours : les barricades doivent être démantelées, a-t-il répété. Maintenant, je fais confiance aux policiers pour agir en temps et lieu. »

Selon le cabinet de la ministre de la Sécurité publique, aucune demande d’injonction n’a été déposée lundi par le Canadien Pacifique pour déloger les manifestants à Kahnawake.

La Sûreté du Québec continuait lundi de surveiller la situation à Oka et à Rimouski, où quelques manifestants ont aussi bloqué la voie ferrée en appui aux Autochtones de la nation wet’suwet’en qui s’opposent toujours à la construction du gazoduc de Coastal GasLink en Colombie-Britannique.

Avec Hélène Buzzetti