«Encore un petit brin de patience», dit Marc Miller

Les barrages ferroviaires se poursuivent dans plusieurs villes du Canada, dont Saint-Lambert.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Les barrages ferroviaires se poursuivent dans plusieurs villes du Canada, dont Saint-Lambert.

Le dialogue de sourds entre Ottawa et les chefs héréditaires de Wet’suwet’en s’est révélé au grand jour jeudi. Après que la GRC a ouvert la porte à une concession pour apaiser les tensions en Colombie-Britannique, le gouvernement s’est réjoui d’y voir un début de sortie de crise tandis que les chefs héréditaires ont aussitôt rejeté la main tendue. Ils ont même durci le ton, en réclamant désormais non seulement que la GRC quitte leur territoire, mais que la compagnie qui tente d’y construire un gazoduc le fasse aussi.

Le ministre de la Sécurité publique, Bill Blair, était tout sourire jeudi matin en annonçant que la GRC avait offert aux chefs héréditaires de la nation wet’suwet’en de déplacer leur poste de commandement dans un village voisin, pour peu que la communauté autochtone garantisse que la route demeure libre pour la reprise des travaux de construction de Coastal GasLink. « Nous avons maintenant satisfait aux conditions qui avaient été fixées [par les chefs]. Je crois que les circonstances sont telles que ces barricades devraient maintenant être démantelées. Et nous sommes optimistes », a précisé M. Blair. Son collègue responsable des Services aux Autochtones, Marc Miller, a salué une avancée « significative » de la GRC.

L’espoir d’Ottawa a cependant duré moins de trois heures puisque la porte-parole des chefs héréditaires a aussitôt rejeté l’offre de la police. « Nos demandes sont claires. La GRC doit quitter le territoire […] et cela ne veut donc pas juste dire déplacer le détachement pas trop loin et continuer le même harcèlement. Cela signifie de quitter totalement notre territoire et sans condition », a argué Molly Wickham en conférence de presse. La GRC a suggéré de se déplacer à Houston, qui demeure en territoire ancestral wet’suwet’en.

 

« L’autre condition des chefs héréditaires est que Coastal GasLink retarde et cesse temporairement ses activités de construction pendant que les négociations sont en cours », a poursuivi Mme Wickham. Il s’agit d’une nouvelle condition au retrait du barrage autochtone. L’un des chefs héréditaires, le chef Smogelgem, a renchéri sur Twitter. « NOTRE ORDRE D’EXPULSION TIENT TOUJOURS ! »

Le refus des chefs héréditaires suggère en outre que les manifestants qui bloquent les voies ferroviaires à Tyendinaga, en Ontario, et à Kahnawake, au Québec, ne baisseront pas les bras eux non plus. Car ceux-ci répètent depuis des jours qu’ils ne quitteront pas leurs campements tant que la nation wet’suwet’en n’obtiendra pas gain de cause.

Le premier ministre Justin Trudeau aurait cependant offert une lueur d’espoir à ses homologues provinciaux au cours de l’appel-conférence d’une trentaine de minutes qu’il a tenu avec eux en soirée. Il aurait indiqué que son gouvernement « examine [ses] options pour que les trains reprennent du service pour certaines interruptions », relate une source au gouvernement fédéral. Chose certaine, cette solution ne nécessiterait pas l’implication de la police.

Plus tôt dans la journée, c’était d’ailleurs le message du ministre Miller à l’opposition qui reproche au gouvernement de ne pas avoir de plan. « Nous avons une piste très claire et nette de désamorçage — piste que nous n’allons évidemment pas dévoiler sur la place publique pour l’instant. On demande aux Canadiens encore un petit brin de patience. »

Une source des Prairies relate cependant que M. Trudeau n’a pas cité de solutions envisagées, mais plutôt simplement offert un état de la situation. Les premiers ministres provinciaux se sont dits d’accord pour poursuivre la quête d’une sortie de crise par le dialogue, mais ont prévenu qu’il faudrait un retour à la normale d’ici « quelques jours, pas quelques semaines ».

Rencontre en suspens

Le gouvernement de Justin Trudeau tente en vain depuis des jours d’organiser une rencontre avec les chefs héréditaires de la nation wet’suwet’en. La ministre des Relations Couronne-Autochtones, Carolyn Bennett, n’a toujours pas obtenu de réponse des chefs, à qui elle a offert à deux reprises de venir les rencontrer dans l’Ouest. La ministre soutient que les canaux de communication sont ouverts, mais elle aussi ignorait jeudi que les chefs héréditaires ne se satisfaisaient pas de l’offre de la GRC. Son bureau indique que son dernier contact avec les chefs remonte à mardi.

Ces chefs en veulent au gouvernement qui, selon eux, s’y est mal pris pour les contacter. « Il a appelé les chefs individuellement, ce qui n’est pas notre façon de fonctionner. Nous fonctionnons en parlant collectivement des enjeux », a relaté leur porte-parole, Mme Wickham.

Les chefs héréditaires sont arrivés en Ontario mercredi soir et rencontreront des membres de la communauté mohawk de Tyendinaga vendredi. L’objectif de leur visite n’est pas de les appeler à démanteler leurs deux barrages — qui paralysent l’axe névralgique du réseau ferroviaire reliant l’Est à l’Ouest  —, mais plutôt de les remercier de leur soutien. Les chefs héréditaires se rendront ensuite à Kahnawake samedi.

Les ministres Bennett et Miller se sont dits prêts à se déplacer à Tyendinaga ou Kahnawake « au pied levé » pour entamer les discussions rapidement. « Nous croyons que ces conversations peuvent se tenir au cours de la journée de demain [vendredi], peut-être aussi rapidement que [vendredi] matin. Et nous sommes prêts à y aller à tout moment », a indiqué M. Miller.

Quant à cette proposition que Justin Trudeau rencontre lui-même les chefs héréditaires, faite notamment par le chef néodémocrate Jagmeet Singh, elle n’est pas encore dans les cartes, indique-t-on au bureau du premier ministre. D’ailleurs, le sujet aurait été soulevé lors de l’appel-conférence et certains premiers ministres provinciaux l’auraient déconseillé.

Avec Mylène Crête



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