Des chefs autochtones appellent au dialogue

Le chef de l’Assemblée des Premières nations, accompagné de quatre autres chefs autochtones, a invité les parties à discuter pour trouver une issue pacifique au conflit.
Photo: Sean Kilpatrick La Presse canadienne Le chef de l’Assemblée des Premières nations, accompagné de quatre autres chefs autochtones, a invité les parties à discuter pour trouver une issue pacifique au conflit.

Justin Trudeau et des leaders autochtones ont lancé un appel au calme mardi, en implorant les communautés concernées de participer au dialogue afin de trouver une solution à la crise qui paralyse les voies ferrées du pays. Mais l’approche patiente préconisée à Ottawa s’est heurtée à une impatience grandissante à Québec, où François Legault a brandi la menace d’une crise imminente au port de Montréal.

Les cinq chefs autochtones, qui s’étaient réunis dans la capitale fédérale mardi, semblaient s’être donné le mot. Chacun a tour à tour répété, à l’instar de Justin Trudeau, qu’il fallait éviter une escalade des tensions. Et que, pour ce faire, tant les gouvernements fédéral et de la Colombie-Britannique que les communautés autochtones devront se tendre la main pour discuter et convenir d’éventuelles solutions à la crise qui découle des manifestations érigées en soutien aux chefs héréditaires de la nation wet’suwet’en qui rejettent le projet de gazoduc Coastal GasLink dans l’Ouest.

Au 13e jour de barrages qui ont bloqué le trafic ferroviaire, le grand chef de Kanesatake, Serge Otsi Simon, s’est permis d’inviter les manifestants à lever leurs barricades « afin de faire preuve de bonne volonté ». Car le chef mohawk a dit qu’il craignait « une érosion de l’appui de l’opinion publique qui viendrait nuire à tout le progrès accompli ces dernières années ». « Retirer les barricades ne veut pas dire que vous capitulez », a-t-il insisté, puisque les manifestants pourraient les ériger de nouveau si le gouvernement n’écoute pas les doléances des chefs héréditaires de Wet’suwet’en.

 

L’appel du grand chef a toutefois été aussitôt dénoncé dans sa communauté, où quelques manifestants ont réclamé sa démission et bloqué l’accès au Conseil de bande de Kanesatake.

Les chefs qui l’accompagnaient à Ottawa n’ont pas été jusqu’à partager son avis, eux non plus.

Le chef de Tyendinaga en Ontario, où deux barricades bloquent le chemin de fer depuis près de deux semaines, s’est abstenu de commenter la situation. « Je ne veux rien dire qui vienne enflammer les tensions et nuire à un dénouement », a réagi le chef mohawk Donald Maracle. Il a plutôt insisté, à l’instar du chef national de l’Assemblée des Premières nations, Perry Bellegarde, sur l’importance de voir Ottawa dialoguer avec les chefs héréditaires de Wet’suwet’en.

À Tyendinaga, les deux barrages étaient d’ailleurs toujours en place mardi. Les manifestants et les membres de la réserve se sont montrés avares de commentaires, mais les quelques positions exprimées dans la communauté quant au bien-fondé de poursuivre le blocus étaient partagées.

Trudeau tend la main, Legault dénonce

Justin Trudeau a par ailleurs profité de la reprise parlementaire pour s’adresser aux Communes. Mais plutôt que d’y livrer un plan d’action précis, il a une fois de plus appelé au dialogue.

« Aux nations wet’suwet’en et mohawk, et aux chefs autochtones à travers le pays, nous vous écoutons », leur a-t-il lancé. « Nous ne leur demandons pas de cesser de défendre leurs communautés, leurs droits et ce en quoi ils croient ; nous leur demandons simplement d’être prêts à travailler en tant que partenaires avec le gouvernement fédéral afin de trouver des solutions. »

Le gouvernement attend toujours de pouvoir rencontrer les chefs héréditaires, pour entamer des pourparlers. La ministre des Relations Couronne-Autochtones, Carolyn Bennett, a été invitée à rencontrer les chefs hériditaires de la nation Wet’suwet’en d’ici la fin du mois, mais leur a plutôt demandé que cela se fasse « dès que possible ». Elle attend encore une réponse.

Si le fédéral a refusé de fixer un échéancier pour dénouer la crise, à Québec le premier ministre, François Legault, a déploré que le gouvernement soit « en train de perdre le contrôle ». Et pour cause, le port de Montréal commence à manquer d’espace pour stocker les conteneurs qui y sont coincés, faute de pouvoir partir à bord de trains de marchandises, a-t-il précisé. « Si on n’est plus capables d’accueillir des bateaux au port de Montréal parce qu’on ne sait plus où mettre les conteneurs, on va avoir un sérieux problème. » Un avertissement qu’a cependant nuancé le port de Montréal à La Presse, en se disant « impacté », mais pas au point de devoir refuser l’arrivée de navires.

Nous leur demandons simplement d’être prêts à travailler en tant que partenaires avec le gouvernement fédéral afin de trouver des solutions

L’appel au calme de Justin Trudeau n’a pas non plus convaincu les chefs d’opposition à Ottawa, qui lui ont reproché d’avoir mis trop de temps à se saisir du dossier.

Le chef conservateur, Andrew Scheer, l’a accusé de céder devant un « petit groupe de militants radicaux », de ne pas avoir dénoncé leurs gestes comme étant illégaux, et de ne pas avoir de plan pour y mettre un terme. « La déclaration du premier ministre est un rejet total de sa responsabilité et un échec sur le plan du leadership », a-t-il scandé, en disant quant à lui prendre la part des chefs wet’suwet’en élus et des autres chefs héréditaires qui appuient Coastal GasLink.

Le chef bloquiste, Yves-François Blanchet, a invité M. Trudeau à convaincre la Colombie-Britannique de suspendre les travaux de construction du gazoduc le temps de calmer les esprits et pour obtenir en échange la levée des blocus.

Le chef néodémocrate, Jagmeet Singh, s’est réjoui que M. Trudeau refuse d’ordonner à la police d’intervenir —  tel que réclamé par les conservateurs — et a réclamé une « issue pacifique ». Elizabeth May, du Parti vert, a pris fait et cause pour les chefs héréditaires et sommé le Canada de « faire face à son moment de vérité, de justice et de réconciliation ».

Andrew Scheer a donc fait bande à part et s’est vu exclu d’une séance de breffage à laquelle M. Trudeau a convié tous les chefs d’opposition sauf lui. Le premier ministre a argué que le chef conservateur s’était « disqualifié de toute conversation constructive » par son discours aux Communes. Une décision défendue par M. Blanchet, qui a déploré des propos « discriminatoires » de M. Scheer tandis que M. Singh a qualifié son discours de « raciste ».

 
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir À Tyendinaga, un drapeau des Mohawks flotte sur un viaduc en surplomb de voies ferrées inutilisées depuis plusieurs jours déjà.

Les chefs hériditaires de Wet’suwet’en ignorés ?

Le chef de Tyendinaga a par ailleurs déploré que, malgré des mois de débats politiques, les critiques et les demandes des chefs héréditaires de Wet’suwet’en n’aient jamais été entendues.

Le promoteur de Coastal GasLink s’est défendu à ce sujet vendredi, en précisant que ce n’est qu’après 100 000 heures d’études et deux ans de travaux que la communauté, qui s’était montrée « réfractaire » à participer aux consultations, lui a soumis un tracé alternatif pour que le gazoduc contourne son territoire. Selon TC Energy, ce tracé a été rejeté, car il aurait traversé huit rivières de plus, quelques villages supplémentaires et certaines zones où un gazoduc de 48 pouces de diamètre ne pouvait simplement « pas être physiquement construit ». Le trajet alternatif aurait coûté 600 à 800 millions de dollars de plus et réduit les bénéfices économiques pour la communauté, a fait valoir la compagnie.

Avec Mylène Crête et Alexis Riopel