Heure juste: vive l’autonomie!

Le premier ministre de l’Alberta, Jason Kenney, table sur une série de mesures autonomistes calquées sur celles du Québec.
Photo: Jason Franson La Presse canadienne Le premier ministre de l’Alberta, Jason Kenney, table sur une série de mesures autonomistes calquées sur celles du Québec.

Le premier ministre albertain, Jason Kenney, prend volontiers le Québec à partie quand il est question de péréquation, mais il ne cache plus son envie quand il est question d’autonomie face au gouvernement fédéral en matière de pensions, de police et de collecte des impôts. Et il pense sérieusement à suivre ses traces.

Samedi dernier, lors d’un discours à la conférence Manning, il a annoncé la formation d’un groupe de travail qui devra consulter les Albertains sur une longue série de mesures à saveur autonomiste. Si, à l’issue de ses travaux, le groupe recommande au gouvernement albertain de foncer, ce dernier tiendra un ou des référendums pour obtenir l’approbation de la population.

Le mandat que M. Kenney a confié au groupe présidé par Preston Manning est vaste. Il doit évaluer la pertinence pour la province d’établir une agence du revenu et une police provinciale, de créer son propre régime de pensions, de jouer un plus grand rôle sur la scène internationale, d’exercer son droit de retrait avec pleine compensation de programmes fédéraux à coûts partagés et d’exiger un transfert de points d’impôt en santé.

La démarche du premier ministre albertain est une réponse aux frustrations de ses concitoyens, qui s’estiment ignorés ou méprisés par le gouvernement central. Elle vise ensuite à couper l’herbe sous le pied des promoteurs du Wexit, ce mouvement d’indépendance des provinces de l’Ouest que M. Kenney désapprouve. Elle sert enfin à établir un rapport de force avec Ottawa, où l’Alberta et la Saskatchewan n’ont fait élire aucun député libéral le 21 octobre. Les deux provinces s’opposent à la taxe sur le carbone, exigent la construction de nouveaux pipelines, la modification de la nouvelle Loi sur l’évaluation environnementale et la réforme de la péréquation.

Ce n’est pas la première fois que des Albertains jonglent avec l’idée d’imiter certaines positions autonomistes du Québec. En 2001, Stephen Harper et un groupe d’universitaires avaient écrit au premier ministre albertain de l’époque, Ralph Klein, pour lui demander d’envisager la création d’un régime de pensions, d’un service de police et d’un système de collecte des impôts provinciaux. Contrairement à Ralph Klein qui avait rejeté cette « Firewall letter », Jason Kenney, lui, met tout son poids dans l’exercice et se dit prêt à procéder si la population est d’accord.

L’Alberta a toujours eu un penchant autonomiste, mais ses élans ont presque toujours coïncidé avec un regain de frustration associée à une mauvaise conjoncture économique. Le Québec, en revanche, a toujours gardé le cap, motivé par un désir d’affirmation nationale et malgré les inconvénients parfois, comme celui d’avoir à faire deux déclarations de revenus, résultat d’une décision prise sous Maurice Duplessis. Assumer ses pouvoirs a aussi des avantages, comme la création dès les années 1960 de la Régie des rentes dont les fonds, confiés à la Caisse de dépôt et placements, ont été un levier économique précieux.

L’Alberta n’en est pas encore là. Beaucoup d’eau va couler sous les ponts avant que l’examen lancé par M. Kenney n’aboutisse. Cette démarche en dit toutefois long sur sa combativité. On ne peut pas lui en faire le reproche, il défend son monde, mais il le fait sans compromis, l’élection d’un gouvernement libéral ayant créé une « situation hostile ».

À l’entendre, il revient uniquement à Ottawa d’atténuer les divisions régionales mises en relief le 21 octobre. Pour sa part, il ne craint pas de les attiser, comme lorsqu’il déforme les faits autour de la péréquation pour mieux laisser entendre que les Québécois sont des ingrats en acceptant volontiers ces transferts tout en dénigrant le pétrole qui en paie une partie.

M. Kenney a d’ailleurs repris ce refrain mercredi, en réaction à des déclarations du chef du Bloc québécois, Yves-François Blanchet. Le premier ministre albertain a averti M. Blanchet que le Québec ne pouvait « avoir le beurre et l’argent du beurre », qu’il devait « faire un choix ».

Ce qui a déclenché la prise de bec est la réponse de M. Blanchet à une journaliste qui voulait savoir s’il avait un conseil à donner aux indépendantistes de l’Ouest. « S’ils tentaient de créer un État vert dans l’Ouest canadien, je pourrais être tenté de les aider, a-t-il dit. S’ils essaient de créer un État pétrolier, ils ne doivent pas attendre d’aide de nous. » Et il s’est ensuite demandé si « la volonté d’extraire le pétrole du sol de l’Ouest canadien [était] en soi un motif pour vouloir faire l’indépendance », donnant l’impression qu’il minimisait la frustration actuelle des gens des Prairies.

La réaction très prompte de Jason Kenney lui a valu quelques reproches de commentateurs canadiens-anglais, y compris en Alberta. Selon eux, il a trop vite mordu à un gros hameçon lancé par un leader souverainiste dont le sort de l’Ouest ne dépend pas. La recherche de solutions aux problèmes de la région et même la poursuite des ambitions autonomistes de M. Kenney exigent en fait de calmer le jeu, pas de jeter de l’huile sur le feu.