La nouvelle Chambre des communes expliquée

Illustration: Cédric Gagnon Le Devoir

De cette élection fédérale chaudement disputée, le Canada en sort profondément divisé. Le Devoir vous propose un premier survol en chiffres et en cartes des constats — pour certains attendus et pour d’autres surprenants — qui s’en dégagent.

(Pour consulter notre document interactif sur le nouveau visage de la Chambre des communes, cliquez ici.)

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C’est le nombre de nouveaux visages à la Chambre des communes (dont 32 du Québec) par rapport à la dernière législature. 239 députés seront donc de retour.

28,7%

L’augmentation notable du nombre de femmes candidates au sein des cinq grands partis (41,6 %) n’aura pour ainsi dire eu aucun effet sur le nombre de femmes élues lundi soir. Le prochain parlement sera ainsi composé à 71,3 % d’hommes, et à 28,7 % de femmes — il y en avait eu 26 % il y a quatre ans. Pour composer un cabinet paritaire, Justin Trudeau devra choisir parmi un caucus composé de 51 femmes (dont 14 du Québec) et de 106 hommes. D’une province à l’autre, c’est au Québec que l’on retrouve la plus forte concentration de femmes (33,3 % d’élues).

17%

C’est la proportion des députés élus lundi qu’on peut qualifier de « minorité visible », selon l’épluchage des dossiers (systématique, mais nécessairement un peu subjectif) effectué par Le Devoir. Ce taux se situe donc un peu en dessous de la proportion de minorités visibles au sein de la population canadienne (22 %, selon le recensement de 2016). C’est le Parti libéral qui a fait élire la plus grande cohorte de députés relevant d’une minorité visible, avec 44 de ses 157 députés (28 %). Au Parti conservateur, on en compte 8 parmi les 121 députés élus (6 %) ; au Nouveau Parti démocratique, 4 sur 24 (17 %) ; et aucun parmi les 32 élus du Bloc québécois ni les 3 élus du Parti vert. Tous partis confondus, les députés de l’Ontario sont issus des minorités visibles dans une proportion environ deux fois plus grande que ceux du Québec.

66%

C’est le taux de participation provisoire des élections de lundi soir. Cela constitue une baisse par rapport à 2015, quand 68 % des électeurs avaient voté. C’est cependant le deuxième taux de participation en importance depuis 2000.

Qui a pris quoi ? Et à qui ?

Un total de 68 circonscriptions ont changé de main à travers le pays lundi — dont 28 au Québec. L’analyse des données montre que le Bloc québécois a ravi neuf circonscriptions aux libéraux, dix au NPD, deux aux conservateurs et une au Parti vert (celle de l’ancien néodémocrate Pierre Nantel). Les libéraux ont pour leur part volé une circonscription aux conservateurs et trois au NPD (ils revendiquent aussi un gain dans une circonscription vacante, mais qui leur appartenait auparavant). Le seul gain conservateur (en Beauce) est lié au changement d’allégeance de Maxime Bernier au cours du dernier mandat.

La nouvelle carte politique canadienne révèle au final un Québec bien partagé entre libéraux et bloquistes. Car, au-delà de la forte progression du Bloc par rapport aux élections de 2015 (de 10 à 32 députés, et de 19,3 % à 32,5 % du vote), les libéraux ont remporté plus de sièges (35) et ont reçu plus de votes (34,2 % du total) que les troupes souverainistes. Malgré un recul net de cinq sièges, les troupes de Justin Trudeau ont essentiellement réussi à maintenir leurs appuis, qui avaient été de 35,7 % lors des dernières élections. Les conservateurs ont eux aussi obtenu le même pourcentage de votes qu’il y a quatre ans (16 %). Le vote néodémocrate est pour sa part passé de 25,4 % à 10,7 % en quatre ans — seul le député Alexandre Boulerice a résisté, perdant 15 collègues à l’issue du scrutin.

À l’échelle canadienne, on note que les conservateurs ont fait la grande majorité de leurs gains aux dépens du Parti libéral (19 circonscriptions) et du NPD (5). Ils en ont perdu deux aux mains du Bloc et deux autres aux libéraux. Ces derniers ont grappillé quelques sièges aux conservateurs (2) et au NPD (4)… qui lui en ont aussi repris deux. Le seul gain des verts s’est autrement fait aux dépens du Parti libéral.

Plus c’est dense, plus c’est libéral

Alexandre Boulerice n’est pas seulement le seul député néodémocrate du Québec : c’est aussi le seul non-libéral de la liste des députés représentant une des dix circonscriptions les plus densément peuplées au pays… à une autre exception notoire, celle de l’ancienne ministre libérale Jody Wilson-Raybould, réélue lundi comme indépendante. Autrement, qui dit forte densité de population au kilomètre carré — donc, circonscriptions urbaines — dit essentiellement Parti libéral du Canada. À ce palmarès, la première circonscription conservatrice n’apparaît qu’au 58e rang.

Les choses sont moins tranchées lorsqu’on regarde qui est élu dans les circonscriptions où la densité est la plus faible — un synonyme de Grand Nord, essentiellement. On compte trois libéraux, quatre néodémocrates, deux conservateurs et une bloquiste. Les conservateurs sont tout de même fort populaires ici : 24 des 50 circonscriptions les moins densément peuplées ont élu des conservateurs.

 

L’âge comme révélateur du vote

Il y a dix circonscriptions à travers le pays où l’âge moyen total des résidents est de moins de 35 ans. Cinq d’entre elles ont voté pour le Parti conservateur lundi, alors que trois autres ont voté libéral. Cela en laisse deux au Nouveau Parti démocratique — les deux plus jeunes, en fait.

Le NPD représente aussi les deux circonscriptions où l’âge moyen est le plus élevé (plus de 48 ans). Libéraux et conservateurs (trois circonscriptions chacun), Bloc québécois et Parti vert (une chacun) se partagent les autres circonscriptions plus âgées.

Les stratèges du Bloc québécois disaient ouvertement qu’ils visaient « l’électorat nationaliste de 55 ans et plus ». Les données colligées par Le Devoir montrent que dans les 15 circonscriptions québécoises comptant le plus de personnes de 55 ans et plus (selon le recensement de 2016), le Bloc a remporté la mise huit fois. Les conservateurs (trois circonscriptions) et les libéraux (quatre) ont remporté les autres. En 2015, les libéraux avaient remporté six de ces circonscriptions ; le NPD quatre ; les conservateurs trois ; et le Bloc, deux.


Plus riches, plus conservateurs

Pour qui votent les électeurs des circonscriptions les plus riches ? Réponse courte : les conservateurs. Sept des dix circonscriptions où le revenu médian des ménages est le plus élevé au Canada (plus de 110 000 $) ont ainsi élu un député conservateur lundi. Les trois autres circonscriptions ont voté pour le Parti libéral. Ceci expliquant peut-être cela, six des sept circonscriptions conservatrices sont situées en Alberta.

À l’inverse, dans les circonscriptions où le revenu médian des ménages est le plus bas, les conservateurs sont absents de la carte. Huit de ces circonscriptions sont situées au Québec — dont celle du premier ministre Trudeau, Papineau. Les libéraux représentent six de ces circonscriptions, alors que le NPD et le Bloc québécois se partagent les deux autres.

 


Des sondages plutôt justes

Que disaient les sondages pré-électoraux ? Que les libéraux auraient un peu moins d’un tiers du vote populaire, à égalité avec les conservateurs. Qu’ils étaient coude à coude avec le Bloc québécois dans la province, ou légèrement en avance. Et qu’ils formeraient un gouvernement minoritaire. Dans les grandes lignes, les différentes firmes de sondage ont donc vu juste — même si la force du gouvernement minoritaire (36 députés de plus pour les libéraux que pour les conservateurs) n’avait généralement pas été anticipée.


« La performance des sondeurs — comme groupe — a été très bonne », estimait mardi Claire Durand, sociologue spécialiste des sondages. Les quelques différences entre les prédictions et les résultats ne l’ont pas étonnée : Mme Durand dit que la sous-estimation du vote du Parti conservateur est une « constante des dernières élections », tout comme la surestimation du Nouveau Parti démocratique et du Parti vert.