On se dispute le Québec

Illustration: Sébastien Thibault

Désormais, les libéraux pensent voler, au mieux, six sièges au NPD, mais le Bloc pourrait lui en faire perdre une douzaine.

C’était encore l’été, et chaque conversation avec un stratège libéral se terminait par la même question : « Et le Bloc québécois dans tout ça ? » Parce que chaque fois, les libéraux parlaient de leur plan de match pour contrecarrer le NPD et le Parti conservateur au Québec, mais ne semblaient pas avoir le Bloc sur leur écran radar. La campagne électorale aura démontré à quel point ce fut une erreur de calcul. À deux jours du scrutin, le parti d’Yves-François Blanchet tient la dragée haute à Justin Trudeau, qui non seulement ne peut plus compter sur des gains significatifs dans la province, mais doit batailler ferme pour conserver ses acquis.

« L’idée était de ne pas le crédibiliser, explique au Devoir un stratège libéral. Beaucoup le considéraient comme mort à ce moment, et peut-être à raison, et se disaient qu’à en parler, on ne ferait que le ranimer. »

L’omission du Bloc québécois n’était pas propre au Parti libéral. Du côté conservateur non plus, on ne considérait pas Yves-François Blanchet comme un joueur important à prendre en compte. Mais les stratèges conservateurs calculaient que s’ils étaient dans l’erreur, cela ne leur poserait pas problème : le Bloc ravirait surtout des sièges à Justin Trudeau. « Pour nous, c’est aussi bon que de les gagner ! » expliquait au Devoir l’un d’eux en février dernier.

Et c’est exactement ce qui est en train de se produire. La montée du Bloc se fait davantage au détriment du Parti libéral que du Parti conservateur. M. Trudeau détient 40 des 78 sièges disponibles. Ses troupes planifiaient en gagner une dizaine de plus, principalement en prenant ceux détenus par le NPD. Désormais, les libéraux pensent voler, au mieux, six sièges au NPD (Longueuil–Saint-Hubert, Sherbrooke, Laurier–Sainte-Marie, Jonquière, Berthier, et un des deux en Abitibi), mais le Bloc pourrait lui en faire perdre une douzaine, principalement sur la Rive-Sud de Montréal.

Du côté conservateur, le Bloc québécois menace trois sièges dans la région de Québec et ses environs — ceux de Sylvie Boucher, d’Alupa Clark et de Bernard Généreux, gagnés avec 34 % du vote ou moins en 2015. Surtout, il compromet les victoires tant espérées dans Trois-Rivières, Drummond, Saint-Hyacinthe ou encore au Lac-Saint-Jean. Mais contrairement au Parti libéral, la voie vers la victoire du Parti conservateur ne reposait pas sur d’importants gains au Québec. Désormais, Andrew Scheer peut envisager de prendre le pouvoir du seul fait que M. Trudeau est affaibli.

Mais que s’est-il donc passé ?

Une locomotive nommée Legault

Le Devoir s’est entretenu avec des stratèges de chacun des quatre principaux partis afin de colliger leur lecture de la situation. L’anonymat leur a été accordé afin qu’ils puissent parler plus librement.

Le tacticien bloquiste explique que la stratégie du parti a consisté à articuler la campagne autour d’un axe souverainiste-fédéraliste — axe sur lequel son emplacement est limpide — plutôt qu’un axe conservateur-progressiste sur lequel son emplacement varie selon l’enjeu.

« Si la campagne électorale se déroulait sur l’axe gauche-droite, on n’allait pas faire partie de la trame narrative, explique cette personne. Mais si la campagne se déroulait selon l’axe nationalisme-multiculturalisme, là on existait. La question de la laïcité était exactement ça. […] L’enjeu de cette campagne devait être la défense des intérêts du Québec versus un Québec qui est mal servi par Ottawa. » En ce sens, le fait d’avoir mis en sourdine l’indépendance a aussi contribué à « connecter » le Bloc avec les Québécois, pense-t-on.

Le stratège conservateur partage la même analyse. « Pour le Bloc québécois, cette question d’identité, de nationalisme, c’est plus facile pour eux que n’importe quel autre parti. Tu ne peux jamais battre ça. »

Il faut dire que cette campagne électorale fédérale est la première depuis l’an 2000 à se dérouler tandis qu’un gouvernement nationaliste est en poste à Québec. Les élections de 2004, 2006, 2008, 2011 et 2015 se sont déroulées sous les règnes de Jean Charest et Philippe Couillard.

Le Bloc admet sans gêne s’être accroché à M. Legault, qui savoure encore sa lune de miel. « Depuis le début de la campagne électorale, on ne s’est jamais posé la question “Est-ce qu’on veut aller chercher du vote conservateur, du vote libéral, du vote NPD ou du vote vert ?” On ne s’est jamais, jamais posé cette question. On a ciblé une seule clientèle : le vote caquiste. […] On se sacrait pour qui ils avaient voté au fédéral. On visait l’électorat nationaliste de 55 ans et plus. »

Cette semaine, le premier ministre François Legault a dû se défendre d’avoir contribué à la remontée du Bloc québécois. « Je ne suis pas là pour nuire à un parti ou pour [en] aider [un], a-t-il dit aux journalistes. J’ai fait des demandes et c’est aux Québécois de juger des réponses des chefs fédéraux. » S’il a rejeté la prémisse selon laquelle l’élection fédérale du 21 octobre est en voie de devenir un « référendum sur la laïcité », il a rappelé que « la loi 21 est une loi très appréciée et très appuyée au Québec » et qu’il « ne pouvai[t] pas rester insensible et muet face à ce qui avait été dit par M. Trudeau ».

De l’avis de toutes les personnes interrogées, la liste de demandes de M. Legault a puissamment scellé la dynamique québécoise. M. Legault a réclamé d’Ottawa les pleins pouvoirs en immigration, une déclaration de revenus unique, l’application de la loi 101 aux entreprises de compétence fédérale et surtout, il a invité les chefs fédéraux à ne pas prendre part à une contestation judiciaire de sa loi sur les symboles religieux.

Pour le Bloc québécois, cette dernière demande a facilité les choses. « Notre argument massue a été de dire “N’envoyez pas des gens à Ottawa qui vont défaire ce que Québec a fait”. »

Du côté libéral, on soutient que Justin Trudeau n’a pas eu le choix de se dire interpellé par la loi 21 ou de rejeter la demande en immigration. « Ça n’aurait pas été crédible de sa part de dire le contraire », note un stratège. « Ce sont des demandes auxquelles on ne pouvait pas acquiescer », dit un autre.

En ce sens, les conservateurs estiment que Justin Trudeau a fait le jeu du Bloc québécois en ravivant « l’ancienne guerre bloquistes-libéraux, souverainistes-fédéralistes, bleus-rouges ». Son rejet des demandes de M. Legault a amené les Québécois à se dire « Le Canada nous rejette ! Alors on s’en va dans nos pantoufles qui sont le Bloc. » Il partage en cela l’analyse du Bloc, qui estime qu’il n’a eu qu’à attaquer Justin Trudeau pour mettre Andrew Scheer dans le même panier fédéraliste et récolter les fruits de la déconfiture des deux.

À l’inverse, il se trouvera sûrement des libéraux pour prétendre que ce sont les conservateurs qui ont joué le jeu du Bloc. Déjà en février, le député libéral Anthony Housefather se plaignait de la cour faite au Québec par Andrew Scheer. « Dans les années 1980, les députés conservateurs disaient au Québec qu’il était oublié, que le Québec était différent et que le fédéral ne travaillait pas pour le Québec, a lancé Anthony Housefather. Qu’est-ce qui est arrivé ? Le Bloc québécois est devenu l’opposition officielle, le Parti réformiste a été formé et les conservateurs ont disparu. De plus, il y a eu le référendum de 1995. »

Le Bloc québécois ne formera sûrement pas l’opposition officielle cette fois et les conservateurs ne disparaîtront pas, mais eux-mêmes, pour stopper l’ascension du Bloc, brandissent maintenant l’épouvantail de la séparation en répétant qu’au lendemain de l’élection, le Bloc se rangera du côté du Parti québécois.

1 commentaire

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On se dispute le Québec

On se dispute le Québec

«Le Devoir» s’est entretenu avec des stratèges de chacun des quatre principaux partis fédéraux.

  • Donald Bordeleau - Abonné 20 octobre 2019 23 h 55

    Un coup fumant de papa Trudeau.

    Il faut se souvenir du Coup de la Brink's en 1970 de Trudeau père avec la complicité du journal The Gazette, son photographe Tedd Church était le seul des médias pour photographier les camions partant du Royal Trust pour Toronto.

    Ainsi, le gouvernement Trudeau ne s'était pas contenté de faire campagne au Québec à grands coups de fuite des capitaux appréhendée. Bien avant que The Gazette n'en publie la nouvelle en primeur, le bureau du premier ministre était déjà au courant du «coup de la Brink's» et même de l'existence des photos de Tedd Church. Désireux de manipuler l'électorat québécois sans pour autant causer des torts économiques au reste du Canada, le gouvernement Trudeau aura donc obtenu la complaisance de The Gazette afin de neutraliser le pouvoir médiatique de ces photos sur tout le continent.

    https://www.ledevoir.com/opinion/idees/287902/les-40-ans-du-coup-de-la-brink-s-les-liberaux-federaux-sont-coupables

    Mais dérapage de Justin

    Le lynchage public de Justin envers une femme

    https://www.youtube.com/watch?v=lm82Y9mx6eI