Les chefs appellent au vote stratégique

Justin Trudeau a rencontré ses partisans dans le sud-ouest de l’Ontario, lundi.
Photo: Sean Kilpatrick La Presse canadienne Justin Trudeau a rencontré ses partisans dans le sud-ouest de l’Ontario, lundi.

À moins d’une semaine du scrutin fédéral, et alors que les sondages confirment une lutte très serrée entre les deux meneurs, les chefs fédéraux appellent au vote stratégique. Justin Trudeau invite les progressistes à voter pour lui plutôt que le NPD en plaidant qu’une opposition de gauche, même forte, ne pourra pas empêcher les compressions conservatrices. Jagmeet Singh rétorque que lui seul défendra encore les idées de justice sociale une fois l’élection passée et Andrew Scheer réclame une majorité pour bloquer la route à une coalition rouge-orange dont les Canadiens « n’ont pas les moyens ».

De passage dans le sud-ouest de l’Ontario lundi, le chef libéral a martelé que les électeurs devaient choisir qui ils veulent au pouvoir. « Notre priorité dans cette élection doit être d’élire un gouvernement progressiste, pas une opposition progressiste », a lancé M. Trudeau. Selon lui, le pouvoir d’une opposition est limité. « J’ai fait partie de ces oppositions qui se sont tenues debout devant Stephen Harper alors qu’il est allé de l’avant avec des compressions en culture, une taxe sur les syndicats, des compressions aux infrastructures, aux vétérans, à la lutte contre les changements climatiques, à la place du Canada dans le monde. J’y étais ! Presque dix ans de gouvernement Harper. Et malgré cette lutte musclée que nous avons menée depuis les banquettes de l’opposition, il est allé de l’avant avec ses compressions. »

Photo: Adrian Wyld La Presse canadienne Andrew Scheer s’est dirigé vers Winnipeg lundi.

Plusieurs sondages publiés au cours des derniers jours sont arrivés aux trois mêmes conclusions : le Parti libéral et le Parti conservateur sont à égalité statistique, récoltant chacun environ 33 % des intentions de vote ; le NPD reprend du poil de la bête (17 %); et le Bloc québécois gagne en popularité au Québec (27 % dans la province). Cette montée en popularité d’Yves-François Blanchet et de Jagmeet Singh se fait au détriment du Parti libéral, qui n’arrive pas à canaliser le vote d’opposition à la formation d’Andrew Scheer. D’où cet appel libéral au vote stratégique.

Selon le chef néodémocrate, Jagmeet Singh, ce cri du coeur trahit le désespoir de Justin Trudeau devant le « momentum » que le NPD semble désormais avoir. « Sa préoccupation est de rester au pouvoir. Parce que c’est ce que font les libéraux. Ils disent tout ce qui est nécessaire en campagne électorale pour gagner le vote des gens et rester au pouvoir, mais ils ne veulent pas vraiment améliorer les choses. »

M. Singh a appuyé son propos sur le fait que les libéraux n’ont toujours pas instauré de régime d’assurance médicaments ou d’assurance dentaire et qu’ils n’ont pas, à son avis, fait d’« actions concrètes » pour combattre les changements climatiques.

Photo: Nathan Denette La Presse canadienne Jagmeet Singh s’est arrêté dans un marché de Vancouver.

M. Trudeau a répliqué que son gouvernement a doté le Canada de son « premier » plan de lutte contre les gaz à effet de serre (avec la taxe sur le carbone et le plafonnement des émissions des grandes industries) et qu’il a créé l’Allocation canadienne pour enfant (ACE), un versement non imposable pouvant atteindre 5600 $ par année par enfant. Statistique Canada a établi que l’ACE avait permis de sortir 900 000 personnes de la pauvreté, dont 300 000 enfants.

Coalition en vue ?

La perspective de l’élection d’un gouvernement minoritaire le 21 octobre prochain a relancé les discussions à propos de la formation d’une coalition gouvernementale. Jagmeet Singh s’y est montré ouvert en fin de semaine. « Absolument, parce que nous n’appuierons pas un gouvernement conservateur. […] Nous sommes prêts à faire ce qu’il faut. » Lundi, son discours avait légèrement changé. « Je ne négocierai pas le futur aujourd’hui. »

Ce recul rhétorique n’a pas convaincu les conservateurs. Selon le chef Andrew Scheer, une telle coalition est dans les cartons, et il faut élire ses troupes pour l’empêcher. « Le choix est donc clair. C’est entre une coalition de Justin Trudeau et le NPD, qui va augmenter les impôts, éliminer des emplois et coûter des milliards de dollars chaque année, et un gouvernement conservateur majoritaire, qui va baisser les impôts et mettre plus d’argent dans vos poches. » La coalition supputée fera aussi, selon M. Scheer, « fuir les investissements » et « augmenter massivement la taxe sur le carbone ». Dans son cadre financier, le NPD propose d’augmenter les dépenses du gouvernement fédéral de 35 milliards de dollars la première année.

De son côté, M. Trudeau a refusé de discuter coalition. « Je travaille fort pour élire un gouvernement progressiste et barrer la route aux compressions conservatrices », s’est-il limité à dire. Le cadre financier du Parti conservateur prévoit une réduction des budgets d’infrastructures et des compressions dans l’appareil gouvernemental (à préciser plus tard) totalisant 46 milliards de dollars sur quatre ans.

Le Bloc québécois avait déjà indiqué qu’il n’était pas prêt à faire partie d’une coalition formelle et qu’il collaborerait un enjeu à la fois avec le gouvernement du jour. Néanmoins, le NPD et le Parti conservateur ont ressenti le besoin de se distancier de la formation de M. Blanchet lundi.

« Le Bloc s’est écarté lui-même lorsqu’il a dit qu’il ne veut pas travailler avec quiconque, a lancé M. Singh. Et franchement, personne ne veut travailler avec eux. » En 2008, la coalition que les libéraux et les néodémocrates avaient échafaudée pour renverser Stephen Harper avait été démonisée dans le reste du pays parce que le Bloc québécois y aurait tenu un rôle.

De son côté, M. Scheer a plaidé qu’il n’avait pas besoin des bloquistes. « Je n’ai pas besoin de travailler avec le chef du Bloc québécois à Ottawa. Je peux travailler avec [le premier ministre du Québec François] Legault pour livrer des résultats. Je l’ai souligné pendant le débat. M. Blanchet prétend être le meilleur ami de M. Legault, mais c’est clair que sa priorité sera de travailler avec le Parti québécois à un autre référendum. »

L’Ontario rouge-orange

L’itinéraire de Justin Trudeau lundi a par ailleurs reflété sa nouvelle préoccupation stratégique. Il a visité six circonscriptions ontariennes où le NPD réalise traditionnellement de bonnes performances : trois d’entre elles sont représentées à la Chambre des communes par des néodémocrates (Windsor–Tecumseh, London–Fanshawe et Hamilton-Centre), deux par des conservateurs (Chatham-Kent–Leamington et Kitchener–Conestoga) et une par les libéraux (Cambridge).

Dans les trois circonscriptions occupées par des conservateurs ou un libéral, la course entre les deux partis avait été très serrée en 2015. Les libéraux calculent qu’une montée du NPD favorisera Andrew Scheer et lui permettra non seulement de conserver ses deux sièges, mais de ravir le troisième. Quant aux trois sièges néodémocrates, deux avaient été obtenus au terme d’une lutte serrée avec le Parti libéral. Les libéraux espèrent les ravir, d’autant que les députés sortants, David Christopherson et Irene Mathyssen, ne se représentent pas cette année.