L'heure juste: et les gagnants sont…

Andrew Scheer (à gauche), qui a dit cette semaine qu’un gouvernement conservateur viserait rien de moins qu’un «coût de la vie plus stable».
Photo: Frank Gunn La Presse canadienne Andrew Scheer (à gauche), qui a dit cette semaine qu’un gouvernement conservateur viserait rien de moins qu’un «coût de la vie plus stable».

Libéraux et conservateurs n’ont jamais caché quelle serait leur cible favorite durant cette campagne : les familles. Et à lire les promesses qu’ils égrènent depuis le 11 septembre, on constate, sans être surpris, que les premières courtisées sont celles de la classe moyenne, celles qui vivent dans les grandes banlieues riches en votes et en sièges.

La recette est éprouvée. En 2015, le chef libéral Justin Trudeau a fait toute sa campagne sur le thème de l’aide « à la classe moyenne et à ceux et à celles qui travaillent fort pour en faire partie ». Il y revient encore cette année, et le chef conservateur Andrew Scheer n’est pas en reste, lui qui promet de contrer l’augmentation du coût de la vie et de laisser plus d’argent dans les poches des familles canadiennes.

Les célibataires et les couples sans enfants ne se retrouvent pas les mains vides, de rares mesures promises ont un caractère universel, mais on ne parle pas jamais d’eux. Quant aux personnes à faible revenu, elles ont droit à un brin d’attention, mais elle vient surtout du NPD et du Parti vert.

Le clientélisme des deux grands partis ne saute pas toujours aux yeux. Le diable, comme le disent les anglophones, se cache dans les détails. Prenez cette proposition des conservateurs et des libéraux de ne plus imposer les prestations parentales et de maternité de l’assurance-emploi (AE) (avec mesures compensatoires pour les parents québécois, qui ont leur propre régime). Les conservateurs promettent de le faire sous forme de crédit d’impôt, les libéraux, en ne percevant pas l’impôt à la source, ce qui laisserait l’argent tout de suite dans les mains des nouveaux parents. Les deux partis veulent les aider, car l’assurance-emploi plafonne les prestations et ne remplace que 55 % du revenu admissible.

Aucun ne prévoit cependant d’exception pour les parents dont l’employeur comble le manque à gagner, comme c’est le cas des fonctionnaires fédéraux. Cela veut dire qu’une portion du milliard ou plus que coûteront à terme ces mesures ira à des parents qui n’en ont pas besoin au lieu de servir à bonifier les prestations des parents moins chanceux et souvent moins nantis. À la décharge des libéraux, ils promettent de hausser de 15 % l’Allocation canadienne pour enfants pour les enfants de moins d’un an.

(Fait étrange, une promesse ambitieuse des libéraux est passée presque inaperçue tant le parti était préoccupé à souligner sa différence d’avec les conservateurs. Le PLC s’engage à créer un Congé familial payé et garanti pour les nouveaux parents n’ayant pas droit à l’AE ou dont les prestations sont insuffisantes.)

Deux autres exemples de promesses qui n’excluent personne mais avantagent surtout la classe moyenne : les fameux crédits remboursables pour activités sportives et artistiques des enfants abolis par les libéraux. Andrew Scheer veut les ressusciter. Pour bénéficier de l’économie d’impôt maximale de 150 $ dans le cas des activités sportives, une famille devrait dépenser 1000 $ dans un programme structuré. Une analyse, gardée secrète mais révélée par le vérificateur général en 2015, démontrait que sous le gouvernement Harper, les ménages à faible revenu s’en prévalaient peu, n’ayant pas les moyens de faire ces dépenses, et que les plus gros bénéficiaires étaient les familles plus aisées.

Malgré cela, le chef conservateur reste friand de ces aides ciblées et promet d’augmenter de 1000 $ un crédit réservé aux personnes âgées (pour une économie d’impôt de tout au plus 150 $). Les libéraux, eux, promettent d’augmenter de 10 % les prestations de la Sécurité de la vieillesse de tous les retraités qui atteignent l’âge de 75 ans, mais si on avait voulu aider les personnes âgées les plus pauvres, on aurait prévu d’utiliser tout cet argent (1,63 milliard l’an prochain) pour bonifier le Supplément de revenu garanti.

M. Scheer, qui a dit cette semaine qu’un gouvernement conservateur viserait rien de moins qu’un « coût de la vie plus stable », n’a encore pris aucun engagement pour alléger un poste de dépenses important pour les ménages, le logement. Les libéraux se sont engagés auprès des acheteurs d’une première propriété dans les marchés urbains les plus dispendieux, mais il n’y a toujours que le NPD et les verts qui ont parlé de logement abordable pour les familles moins nanties.

Le chef conservateur a en revanche proposé des allégements fiscaux universels : l’élimination de la TPS sur les factures résidentielles de chauffage et d’hydroélectricité et la réduction de 1,25 % du premier palier d’imposition. Mais cela veut dire qu’Ottawa renoncerait à des milliards en revenus chaque année — 7,5 milliards en fin de mandat, selon les estimations du directeur parlementaire du budget (DPB). Or, les conservateurs promettent d’éliminer le déficit d’ici cinq ans. D’où viendront les « économies » ?

La campagne est encore jeune, mais la question s’impose. Ce n’est pas la seule. D’où viendront les fonds pour payer les promesses encore à venir ? Et celles des autres partis ? Plus fondamentalement, y arrivera-t-on sans faire trop de laissés-pour-compte ?