Le mea-culpa de Trudeau n’émeut pas ses rivaux

Le premier ministre sortant et chef libéral, Justin Trudeau, réitère ses excuses jeudi à Winnipeg devant les journalistes après la publication de photos du passé où il apparaît avec un blackface.
Photo: Sean Kilpatrick La Presse canadienne Le premier ministre sortant et chef libéral, Justin Trudeau, réitère ses excuses jeudi à Winnipeg devant les journalistes après la publication de photos du passé où il apparaît avec un blackface.

Ce n’est pas à une, ni à deux, mais bien à trois occasions — au moins — que Justin Trudeau s’est noirci le visage dans sa jeunesse. Cet aveu a obligé le chef libéral à se confondre en excuses et à complètement stopper sa campagne.

Plutôt que de procéder à une annonce, Justin Trudeau a passé la matinée jeudi en conférences téléphoniques avec ses candidats, d’anciens libéraux et des représentants de la diversité culturelle pour s’expliquer. Puis, il a profité d’un point de presse pour changer de discours. Alors que la veille il parlait de « maquillage », jeudi il a utilisé le mot blackface.

« Se foncer la peau est toujours inacceptable, quelles que soient les circonstances, à cause de l’histoire raciste du blackface. J’aurais dû le comprendre à l’époque et je n’aurais jamais dû le faire », a déclaré M. Trudeau. Il a expliqué avoir compris avec le temps, et en particulier en devenant député d’une circonscription diversifiée, à quel point son statut d’homme blanc le rendait aveugle à certaines sensibilités.

« J’ai appris directement des gens de Papineau à quel point j’ai toujours bénéficié de privilèges qui voulaient dire que je ne comprenais pas la réalité de gens qui font face à des discriminations quasiment tous les jours. Pour cela, je suis profondément désolé. »

Le chef libéral n’a pas essayé de faire croire qu’il avait oublié les incidents et que c’est pour cette raison qu’il n’en avait pas volontairement fait part à son parti au moment de se lancer en politique en 2008. Il a plutôt invoqué la honte. « Je n’en ai jamais parlé. Bien franchement, j’étais gêné. »

Du même souffle, cependant, il a refusé de dire combien de fois il s’était adonné à ce travestissement, de peur d’en oublier. « J’hésite à donner une réponse définitive, car je ne me souvenais pas des images récentes qui sont sorties. » De fait, mercredi soir, quand une première image a été diffusée, M. Trudeau a confessé d’emblée un second incident, mais en a tu un troisième qui a fini par devenir public lui aussi.

Ainsi, la première fois que Justin Trudeau s’est peint le corps en noir, il était mineur, puisque encore au collège Jean-de-Brébeuf, un établissement d’enseignement secondaire. Il a participé au spectacle de talents et y a chanté Day-O de Harry Belafonte.

Le second épisode serait survenu « au début des années 1990 », selon le Parti libéral, qui n’offre pas davantage de précisions. M. Trudeau avait alors au moins 19 ans. Cet épisode est immortalisé dans une brève vidéo obtenue par le réseau Global, dans laquelle on voit M. Trudeau lever les bras dans les airs et faire une grimace. Le troisième incident, mis au jour par le magazine américain Time mercredi, montre M. Trudeau déguisé en Aladin lors d’un gala ayant pour thème « Les mille et une nuits ». Il avait 29 ans.

Des excuses qui divisent

Le député libéral Greg Fergus, qui préside le caucus des élus noirs au Parlement, a organisé mercredi et jeudi cinq conférences téléphoniques avec des organisations issues de la diversité. « Il y avait des personnes qui disaient que c’est une tempête dans un verre d’eau et d’autres qui disaient que c’est vraiment sérieux, relate-t-il. Cependant, c’était presque unanime, les gens disaient : on lui pardonne parce qu’on sait bien où se trouve son coeur. » D’autres associations de défense des minorités ont aussi accepté les excuses de M. Trudeau. Ses rivaux politiques, par contre, n’ont pas été convaincus.

Le chef conservateur Andrew Scheer, qui avait mercredi soir accepté les excuses de M. Trudeau, s’est ravisé jeudi. « La chose qui me dérange le plus, c’est que Justin Trudeau a menti [mercredi]. Quand il s’est fait demander s’il y avait d’autres incidents, il a dit qu’il y en avait seulement un autre. […] Une excuse fondée sur un mensonge n’est pas une véritable excuse. » Le Parti conservateur a admis que c’est lui qui a fourni au réseau Global la vidéo prouvant le troisième incident, après l’avoir reçu d’une « personne soucieuse ».

Pour sa part, le néodémocrate Jagmeet Singh a refusé de dire s’il serrera la main de son rival lors du débat des chefs. « Comment regarder dans les yeux quelqu’un qui se moque de ma réalité ? » a demandé M. Singh, qui porte lui-même le turban sikh. Il a souligné à quel point les images pouvaient heurter les minorités visibles. « Des gens qui ont subi des blessures, fait face à de la violence ou n’ont pas été capables d’avoir un emploi à cause de la couleur de leur peau se réveillent et voient le premier ministre se moquer de leur réalité. »

M. Scheer a félicité M. Singh, estimant qu’il avait réagi « avec beaucoup de classe et de dignité ». Stratégiquement, M. Scheer a intérêt à faire bien paraître le NPD, car une éventuelle remontée de celui-ci dans les sondages nuirait aux libéraux et le favoriserait.

Les conservateurs se frottent les mains devant cet incident, qui devrait refroidir les ardeurs des troupes libérales qui s’ingéniaient depuis quelques jours à déterrer les propos passés racistes, homophobes ou francophobes de candidats conservateurs. M. Scheer avait été obligé d’absoudre ses ouailles. « J’accepte que les gens peuvent avoir commis des erreurs dans le passé. […] Je crois que la plupart des Canadiens reconnaissent que les gens peuvent avoir dit des choses dans le passé, quand ils étaient plus jeunes et se trouvaient ailleurs dans leur vie, qu’ils ne diraient plus aujourd’hui. » Il n’a pas expliqué pourquoi la même logique ne s’appliquait pas à M. Trudeau.

Selon l’ancien ministre libéral fédéral Ujjal Dosanjh et premier ministre de la Colombie-Britannique, les deux chefs se retrouvent dans une forme d’équilibre de la terreur. « Ils ont tous deux été pris à leur propre piège ! » dit-il en entrevue avec Le Devoir. L’homme, d’origine indienne, indique avoir été choqué par les images, mais il refuse de qualifier M. Trudeau de personne « raciste ».

Le chef bloquiste Yves-François Blanchet s’y refuse aussi, mais il voit dans l’épisode une preuve du manque de « sérieux » de M. Trudeau. « Là, on ne peut pas lui reprocher d’avoir voulu faire la fête dans son passé et de s’être déguisé avec un manque de jugement qu’il admet. »

Avec Guillaume Bourgault-Côté