Un corridor énergétique à sens unique

Depuis quelques jours, Andrew Scheer se fait demander par les journalistes si, en tant que premier ministre, il autoriserait un projet de pipeline passant au Québec, projet qui ne fait pas consensus.
Photo: Frank Gunn La Presse canadienne Depuis quelques jours, Andrew Scheer se fait demander par les journalistes si, en tant que premier ministre, il autoriserait un projet de pipeline passant au Québec, projet qui ne fait pas consensus.

Andrew Scheer persiste et signe. Un gouvernement conservateur sous son leadership se prévaudra de la prérogative fédérale d’autoriser sur le territoire québécois d’éventuelles infrastructures pipelinières même si elles font l’objet d’opposition. Il affirme que la province y gagnera au change, car le corridor énergétique qu’il envisage permettra d’exporter son hydroélectricité. Or, les données actuelles indiquent qu’Hydro-Québec n’a que faire d’un tel corridor.

Depuis quelques jours, M. Scheer se fait demander par les journalistes si, en tant que premier ministre, il autoriserait un projet de pipeline passant au Québec, projet qui ne fait pas consensus. Le chef du Nouveau Parti démocratique, Jagmeet Singh, s’est engagé à ne pas le faire. M. Scheer, lui, ne répond pas directement à la question.

« Nous respectons les champs de compétences des provinces. Mais l’envers de cette pièce est que nous respectons aussi les champs de compétences du fédéral », a répondu M. Scheer mercredi. Les infrastructures qui traversent les frontières provinciales sont de compétence fédérale. La Cour d’appel de la Colombie-Britannique l’a d’ailleurs réitéré en mai dernier, dans un jugement qui a interdit à la province d’imposer des règles environnementales qui auraient de facto bloqué le projet d’agrandissement de Trans Mountain.

L’Ontario a un excédent d’électricité que nous vendons à perte à des concurrents comme le Michigan, l’Ohio et la Pennsylvanie [...] Nous n’avons aucune intention d’aller de l’avant avec cette proposition du Québec pour le moment, car elle n’est d’aucun intérêt pour la population de l’Ontario.

M. Scheer a indiqué qu’il allait « défendre les projets dans l’intérêt national », mais qu’il allait « travailler en collaboration », et non dans l’affrontement, avec le Québec. Il a pris soin d’ajouter que, selon lui, « les Québécois préfèrent acheter le pétrole canadien au lieu du pétrole des États-Unis ou de l’Algérie. De plus, les gens du Québec savent très, très bien que c’est préférable de transporter le pétrole par oléoducs plutôt que par chemin de fer ». Le premier ministre François Legault a réitéré mercredi que « les Québécois sont contre cet oléoduc » et qu’il voudrait que la province ait le dernier mot. « On voudrait que la compétence du Québec soit la seule reconnue. »

Le chef conservateur propose de construire un corridor énergétique à travers le pays. Ce corridor consisterait en une bande de territoire se déroulant d’est en ouest pour laquelle les consultations avec les populations locales auraient été menées et les évaluations environnementales, faites. Les promoteurs d’infrastructures énergétiques seraient encouragés à emprunter ce corridor : la réalisation de leurs projets serait accélérée à cause de tout ce travail fait en amont. Andrew Scheer a soutenu mercredi qu’un tel corridor « va créer une situation gagnant-gagnant avec le gouvernement du Québec ».

Le besoin, pourtant, ne se fait pas sentir pour l’instant. Hydro-Québec n’utilise pas au maximum les infrastructures de transport vers l’Ontario. En 2018, la société d’État a exporté 6,8 térawattheures (TWh) vers sa voisine. Or, les infrastructures lui permettraient d’en exporter un peu plus du double, soit 14 TWh.

L’Ontario a déjà indiqué qu’il ne veut pas de l’hydroélectricité québécoise. « L’Ontario a un excédent d’électricité que nous vendons à perte à des concurrents comme le Michigan, l’Ohio et la Pennsylvanie », avait indiqué en février le porte-parole du premier ministre Doug Ford, Simon Jefferies. M. Jefferies travaille maintenant à la campagne électorale de M. Scheer. « Nous n’avons aucune intention d’aller de l’avant avec cette proposition du Québec pour le moment, car elle n’est d’aucun intérêt pour la population de l’Ontario », avait ajouté M. Jefferies.

Vers l’est, les interconnexions sont utilisées au maximum. Une nouvelle ligne pourrait en théorie être utile à Hydro-Québec. Mais en théorie seulement. Car les provinces atlantiques ne représentent pas un important marché. En 2018, Hydro-Québec a exporté au total 36,1 TWh d’électricité, dont seulement 2,7 TWh vers le Nouveau-Brunswick. La grande majorité des exportations (70 %) étaient destinées aux États-Unis, où se situe un plus grand bassin de population : 25,4 TWh. C’est vers là qu’Hydro-Québec tourne son regard.

L’économiste de l’Université d’Ottawa Jean-Thomas Bernard, spécialisé dans les questions énergétiques, explique que « les provinces sont plus interconnectées nord-sud qu’est-ouest, et [que] c’est tout à fait normal ». Normal parce qu’historiquement, les besoins en énergie sont plus élevés en hiver au Québec et plus élevés en été aux États-Unis. « Il y avait une complémentarité entre les deux réseaux et c’est comme cela que ça s’est développé. »

 
Photo: Jacques Boissinot La Presse canadienne Hydro-Québec a exporté en 2018 6,8 térawattheures vers l’Ontario, sur un total de 36,1 TWh d’électricité exportés.

Certes, la situation a changé en Ontario, où la pointe estivale dépasse désormais celle en hiver, explique le professeur. Mais la province dispose, ajoute M. Bernard, d’un approvisionnement à 60 % nucléaire, une source d’électricité qui se module très mal dans le temps, contrairement à l’hydroélectricité. « Ils ne manquent pas d’électricité. »

Mais, justement, ne faudrait-il pas changer les dynamiques d’exportation ? Aspirer — dans la foulée de la lutte contre les gaz à effet de serre — à produire plus d’hydroélectricité « propre » pour remplacer les formes d’énergie plus polluantes ? En Ontario, 6 % de l’électricité provient de combustibles fossiles. En Nouvelle-Écosse, c’est 13 % et au Nouveau-Brunswick, 36 %.

M. Bernard s’enflamme. « C’est une vision qu’on véhicule, mais qui m’irrite », dit-il. Il rappelle que le premier ministre progressiste-conservateur John Diefenbaker avait proposé un tel corridor dans les années 1950. « Cette idée est sur la table depuis 50-60 ans. […] Ça ne lève pas parce qu’il y a de bonnes raisons économiques et qu’elles n’ont pas changé. D’autant que les nouveaux projets hydroélectriques sont beaucoup plus chers que ceux qu’on envisageait dans le temps et qu’il y a des formes d’énergie renouvelable qui coûtent aujourd’hui moins cher. »

Et la corrosion ?

La cohabitation pipelines-lignes de haute tension ne va par ailleurs pas nécessairement de soi. Les champs magnétiques générés par les lignes électriques induisent une corrosion prématurée des tuyaux pétroliers. Cela est arrivé sur l’oléoduc Keystone peu après son entrée en service en 2010 tout comme sur le pipeline de produits raffinés d’Énergie Valero reliant Lévis à Montréal. Bien que mis en service en 2012, ce dernier a dû subir des réparations dès 2015. Il est possible de neutraliser ce phénomène en faisant circuler dans le métal du pipeline un faible courant électrique, mais cela fait augmenter le prix des installations.

La présence d’une ligne électrique à proximité d’un oléoduc (ou vice-versa) peut aussi représenter une entrave lorsque des travaux sont nécessaires et engendrer des coûts supplémentaires. En 2015, lors de l’étude du projet Énergie Est désormais abandonné, Hydro-Québec avait d’ailleurs exprimé « des préoccupations particulières » à ce sujet dans une lettre destinée à l’Office national de l’énergie.

Le porte-parole d’Hydro-Québec, Maxence Huard-Lefebvre, précise toutefois que ces préoccupations étaient propres au projet soumis à l’époque. De manière générale, bien qu’il existe des « considérations techniques » à la cohabitation, celles-ci « ne sont pas insurmontables ».

11 commentaires
  • François Boulay - Abonné 19 septembre 2019 09 h 13

    Pétrole

    Je ne sais pas si c'est exact, mais je comprends qu'aucune de nos 2 raffineries - Irving non plus d'ailleurs- n'est équipée ou intéressée à modifier ses équipements pour traiter le type de pétrole qui est extrait des sables bitumineux. Donc pour le Québec; beaucoup de risques et aucun avantage.

    • Jean-Yves Arès - Abonné 19 septembre 2019 13 h 25

      A peu près le tiers du pétrole consommé au Québec vient de l'ouest. Et le reste vient presque totalement des États Unis, et est donc issu en bonne partie de l'extraction a fracturation hydraulique.

      La composition du pétrole brute n'est pas quelques chose de constant, comme toute ressource naturelle il y a beaucoup de variable dans ce que le nature a produit. Celui provenant des sables bitumineux requière un raffinement plus laborieux et son prix sur les marchés en est conséquemment plus bas. L'inverse se produit pour les extractions plus facile traité, qui sont de plus en plus rare, leur prix est plus élevé.

      http://www.ledevoir.com/societe/environnement/5249

    • J-Paul Thivierge - Abonné 19 septembre 2019 16 h 05

      Le Québec consomme en moyenne actuellement 400.000 barils par jour ; 64 millions de litres
      93% du pétrole consommé au Québec arrive de l'ouest, [40 %] du pétrole de schiste des gisements de Baken au Dakota du Nord
      ( comme celui du désastre de Mégantic) et du pétrole conventionnel de l'Alberta (53 %] qui arrive ici chez Suncor à Montréal est
      via l'oléoduc Endbridge 9 B soit 330,000 baril par jour [ 52 millions de litres et en diminution ]
      raffiné par Pétrocanada à Montréal est et par Valéro (Ultramar ) à Québec.
      Le reste 70,000 bpj est raffiné et vendu par Irving oil de St Jean N B c’est surtout du pétrole léger provenant d'Hibernia et ailleurs (Algérie etc ) par pétroliers. Irving, si requis. s'équiperait pour raffiner le dillbit [ naphta et bitumineux .] albertain.

      Enfin considérant les quantités, la menace de transport par convois citernes est farfelu considérant le peu de réseau ferroviaire et les

      Enfin considérant les quantités, la menace de transport par convois citernes est farfelu considérant le peu de réseau ferroviaire

  • Daniel Grant - Abonné 19 septembre 2019 13 h 23

    Corridor d’énergies renouvelables, oui

    Un corridor d’un océan à l’autre et à l’autre formé de panneaux solaires, d’éoliennes, d’hydroliennes, de bornes de recharge rapides pour la mobilité électrique et d’accumulateurs d’énergie, oui.

    Mais le problème est qu’avec A. Scheer / J. Kenny et ses négationnistes, le mot énergie n’a qu’une signification; pétrole.

    Ils n’oseront jamais dire qu’un réservoir d’essence vide est une énergie intermittente et qu’il a fallu un siècle pour accumuler une réserve de pétrole et un réseau pour éviter de devoir apporter un bidon d’essence pour ne pas tomber en panne avant d’arriver au prochain village comme au début de la bagnole à pétrole.

  • Jean-Yves Arès - Abonné 19 septembre 2019 13 h 59

    " et qu’il y a des formes d’énergie renouvelable qui coûtent aujourd’hui moins cher "

    Il faudrait peut-être détaillé cette affirmation, reprise mainte fois depuis qu'on a annoncé des productions solaire ou éolien a quelque 0.03 ou 0.04 $US le kilowatt-heure.
    Ces prix ne sont pas ceux de l'électricité disponible a être livrée à la distribution en tout temps. Et souvent il y a des subventions qui permettent ces bas prix.

    Toute source de production électrique intermittente et irrégulière requière une autre source au moins de même capacité pour que le service soit maintenue en tout temps. Pour avoir le prix réel de la production renouvelable il faut connaître le prix des deux sources sur l'ensemble des livraisons faites. Et la source disponible en tout temps voie son coût d'utilisation augmenté de beaucoup puisque ses installations sont appelées a être sous-utilisées.

    Ainsi au Québec il aurait fallu installé des turbines supplémentaires sur nos barrages existants, et ce d'une puissance semblable a celui du parc éolien qui a été ajouté, pour avoir une disponibilité de puissance annoncée en tout temps. Là seulement on aurait le début du vrai prix de cette production éolienne.

    Vrai que l'énergie renouvelable coûte moins cher maintenant. Mais même un pays comme l'Allemagne, qui y a investi une fortune et tout son génie, se doit encore de faire carburer au charbon son réseaux électrique.

    • Daniel Bérubé - Inscrit 19 septembre 2019 18 h 02

      Je crois que si H.Q. aurait non diversifier, mais tout mis ses oeufs dans le même panier (Hydro électricité), il faut voir une autre possibilité, ou ce que l'on appelle vision à long terme: quand toute la glace accumulé depuis des millénaires du nord sera fondu, ce qui représentait quelle quantité d'eau selon vous ? pourquoi ne serait-il pas possible que les barrage se remplissent beaucoup moins vite que dans les dernières décenies ? Alors il est important de diversifier, et s'il ne pleut psa suffisamment, il pourra tout au moins venter un peu par moment, non ? La diversification est une des sécurité les plus grandes...

    • Daniel Grant - Abonné 19 septembre 2019 18 h 53

      @ M.Arès
      Encore une fois M. Arès vous êtes accroché aux mêmes platitudes de l’IEA.

      L’IEA est un repère de lobbyistes du pétrole peint en vert, qui ne font que répéter qu’on a pas le choix et que nous serons dépendant du pétrole jusqu’à la fin du siècle.

      Ils ont l’air crédibles pcq ils sont très connaissants du sujet de l’énergie, mais leurs messages sont toujours orientés pour ne laisser qu’une très petite place aux énergies renouvelables pour être gentils comme si ce n’était pas pour aujourd’hui, seulement dans plusieurs décennies.

      Je n’ai rien lu ou entendu d’eux qui ne dépasse le cadre qu’eux-même fixent autour des énergies renouvelables. Autrement dit leur vision de la transition est toujours subordonnée au cadre que les pétrolières fixent. C’est le loup dans la bergerie.

      L’IEA se trompe toujours sur les prévisions d’évolution des énergies renouvelables et leurs conclusions dans tous leurs documents écrits ou visuels sont toujours pareils et prévisibles.
      On les voit venir de loin avec leurs grosses bottes qui pataugent dans le cambouis.

      Quand on entend un soi-disant expert nous dire en pleine face que les énergies renouvelables sont intermittentes, il faut arrêter immédiatement pcq c’est de l’enfumage.
      C’est aussi simpliste que de déduire que la terre est plate pcq quand j’ouvre ma fenêtre je vois l’horizon et c’est une ligne droite de gauche à droite donc la terre est plate et que c’est le soleil qui fait le tour (yinqu’a wouair on wé bin)

      Il faut aller voir ce qui se passe chez IRENA pour avoir une idée plus juste sur la transition.

    • J-Paul Thivierge - Abonné 21 septembre 2019 09 h 36

      Ces turbines supplémentaires existent pour combler la demande quand les vents cessent et que certains parcs éoliens sont à l'arrêt.
      Il y a 880 Mw à SM 3 ( sur la côte nord à Ste Marguerite 330 m de hauteur de chute )
      il y a 4 turbines de 350 Mw à Manic 5 PA la centrale souterraine alimentée par les surplus d’eau du grand réservoir visible de l’espace.
      Selon les experts, la combinaison optimisée éolien hydraulique permettrait plus de 25 % d’éolien au parc de production hydroélectrique de 40 000 MW . De plus considérant l’étendu du territoire québécois, fait que certains secteurs sont en production maximale pendant qu’ailleurs le vent est absent.
      Pour des besoins futurs croissants il y aurait place pour une dizaine de grands parcs éoliens de plus de 500 Mw sur les terres publiques à proximité des installations et centrales existantes permettant ainsi de turbiner du vent en accumulant l’eau qui serait plus tard turbinée au besoin en optimisant l’utilisation du réseau de transport de Transénergie pour ajouter à la capacité pour combler la demande vers la transition énergétique propre et renouvelable des années à venir.
      Le Québec étant un espace privilégié, béni des dieux, d’avoir des bassins versants immenses bien arrosés et des réservoirs en altitude ce qui permet de turbiner la même eau plusieurs fois et des secteurs venteux près des postes et centrales qui selon les experts d’Ouranos seront encore bien propice pour des décennies à venir.

  • Daniel Grant - Abonné 19 septembre 2019 18 h 13

    Corridor d’énergies renouvelables, oui

    Un corridor d’un océan à l’autre et à l’autre formé de panneaux solaires, d’éoliennes, d’hydroliennes, de bornes de recharge rapides pour la mobilité électrique et d’accumulateurs d’énergie, oui.

    Mais le problème est qu’avec A. Scheer / J. Kenny et leurs négationnistes, le mot énergie n’a qu’une signification; pétrole.

    Ils n’oseront jamais dire qu’un réservoir d’essence vide est une énergie intermittente et qu’il a fallu un siècle pour accumuler une réserve de pétrole et un réseau pour éviter de devoir apporter un bidon d’essence pour ne pas tomber en panne avant d’arriver au prochain village comme au début de la bagnole à pétrole.

  • Noémie Coupal - Inscrit 20 septembre 2019 07 h 38

    Rappelons poliment à Scheer et aux promoteurs du pétrole ce qu'avait déclaré Robert Bourassa: « Le Canada anglais doit comprendre de façon très claire que, quoi qu’on dise et quoi qu’on fasse, le Québec est, aujourd’hui et pour toujours, une société distincte, libre et capable d’assumer son destin et son développement. » Imposer un tel projet, au détriment de la volonté clairement exprimée par le Québec, aura un coût politique important...
    J'espère que François Legault aura le courage de se tenir debout et -si nécessaire- de proclamer l'indépendance du Québec afin de bloquer ce projet néfaste pour l'environnement et dont personne n'a besoin.