Les verts se targuent de ne pas être que verts

La cheffe des verts canadiens, Elizabeth May, lors du dévoilement de la plateforme électorale de son parti, à Toronto lundi.
Photo: Chris Young La Presse canadienne La cheffe des verts canadiens, Elizabeth May, lors du dévoilement de la plateforme électorale de son parti, à Toronto lundi.

Le Parti vert n’est pas la formation d’un seul enjeu, et la cheffe, Elizabeth May, a tenté de le prouver lundi en dévoilant un programme électoral résolument progressiste s’étalant sur près de 100 pages. La leader a reconnu qu’elle ne sera fort probablement pas élue première ministre, mais elle enjoint aux électeurs de voter vert en grand nombre afin d’influer sur le gouvernement qui sera, prédit-elle, sûrement minoritaire.

« Notre programme est une offre solide pour la démocratie », a lancé Mme May lors du dévoilement qui se tenait à Toronto. Le coût de la plateforme ne sera détaillé que d’ici quelques jours lorsque le Directeur parlementaire du budget aura terminé d’en chiffrer chacune des promesses, a expliqué Mme May. Mais déjà, elle assure que le programme est financièrement réaliste et permettra d’équilibrer le budget fédéral d’ici cinq ans. « C’est une bonne affaire de sauver toute l’humanité au cours des dix prochaines années. C’est une bonne affaire. L’existence de la pauvreté, ça c’est vraiment cher. »

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Le Parti vert ne propose pas seulement de combattre les changements climatiques (en abaissant de 60 % les émissions de gaz à effet de serre du Canada d’ici 2030 par rapport à leur niveau de 2005) ou d’éliminer d’ici 2022 les plastiques à base de pétrole à usage unique. Au menu vert, un salaire fédéral minimum à 15 $ l’heure (une promesse faite par le NPD en 2015, et décriée parce que s’appliquant à très peu de travailleurs) ; un revenu minimum garanti qui varierait d’une région à l’autre selon le coût de la vie ; la gratuité pour l’éducation postsecondaire (au coût prévu de 10 milliards de dollars) ; une assurance dentaire pour les personnes à faibles revenus et une assurance médicaments pour tous.

Pour les consommateurs, le Parti vert propose de limiter le taux d’intérêt sur les cartes de crédit à 10 points au-dessus du taux de la Banque du Canada. Cela signifierait ces jours-ci environ 12 % alors que plusieurs cartes affichent un taux de 19,9 %. Le Parti vert empêcherait les banques d’exiger de leurs clients des frais d’utilisation du guichet automatique et restaurerait la livraison du courrier à domicile aux résidences l’ayant perdue.

En matière de culture, les verts augmenteraient (d’un montant non spécifié) le financement du Conseil des arts du Canada, de Téléfilm Canada et de l’Office national du film, tout comme ils augmenteraient de 315 millions de dollars par année le financement de CBC-Radio-Canada jusqu’à ce que son budget par personne équivaille à celui de la BBC en Grande-Bretagne. Selon un rapport effectué par la CBC / SRC en 2016, le financement de la société d’État canadienne est d’un peu moins de 40 $ par habitant contre 115 $ pour la BBC.

Pour financer tout cela, le Parti vert propose d’instaurer une taxe de 0,2 % sur toutes les transactions financières similaire à ce que fait la France. Les gains en capital redeviendraient imposables à 100 % au lieu des 50 % actuels. L’impôt sur les sociétés, aujourd’hui à 15 %, serait ramené à 21 %, barre sous laquelle il a toujours été depuis 2008. Une telle hausse pourrait rapporter potentiellement plus de 10 milliards de dollars par année. Le Parti vert envisage aussi une surtaxe de 5 % sur les profits des banques.

Pas première ministre, mais…

Elizabeth May a admis qu’elle ne serait probablement pas élue première ministre du Canada le 21 octobre prochain. Mais elle estime que cela ne devrait pas décourager les gens de voter pour sa formation. Au contraire.

Elle a évoqué l’époque du premier ministre Lester B. Pearson, pendant laquelle la plupart des mailles du filet social canadien ont été crochetées : assurance hospitalisation, Régime de pensions du Canada, assurance-emploi. Or, ce sont deux gouvernements minoritaires que M. Pearson a dirigés de 1963 à 1968, avec la collaboration du NPD.

« Je ne fais pas campagne contre le NPD, a martelé Mme May. Je fais campagne pour faire élire le plus de candidats possible afin que le caucus vert apporte son aide dans un Parlement minoritaire comme à l’époque de M. Pearson. » Mme May a rappelé que les leaders néodémocrates de l’époque ne se souciaient pas de revendiquer le mérite des idées que leur empruntait le gouvernement. « Ils voulaient seulement améliorer la vie des gens. Nous sommes ces gens aujourd’hui. »

Au même moment au Québec, le chef du NPD n’avait pas les mêmes scrupules à s’attaquer à sa concurrente progressiste. Certes, a admis Jagmeet Singh, les verts et le NPD partagent des idées et s’entendent sur « l’importance de s’attaquer à la crise climatique ». « Mais nous différons sur plusieurs points. Nous avons une position solide sur la question du droit des femmes » à l’avortement. « Vous savez où nous logeons sur le mariage entre conjoints de même sexe, la justice sociale, les soins de santé, l’accès au logement abordable, la crise climatique […]. Nos valeurs sont claires, nos positions sont solides. »

M. Singh souligne sans relâche que le programme de son parti est plus complet que celui du Parti vert et que les progressistes déçus de Justin Trudeau devraient plutôt venir à lui. En appui à son argumentaire, il a annoncé lundi le recrutement de l’ancien chef du Parti vert du Québec (1994-1996), Éric Ferland, comme candidat dans Longueuil–Saint-Hubert, en remplacement de son député sortant Pierre Nantel… passé chez les verts.

M. Ferland a justement expliqué sa conversion au NPD par le fait que la formation de Jagmeet Singh a « un programme plus cohérent sur [la question] des injustices sociales ». Questionné plus avant sur les différences entre les programmes des deux partis, le candidat Ferland a toutefois reconnu que « ça fait un petit bout de temps [qu’il n’a] pas lu la plateforme du Parti vert du Canada ». « Il faudrait que je m’informe », a-t-il dit en concluant tout de même qu’il « sait que le NPD a un meilleur programme ».

La semaine dernière, un autre candidat québécois de M. Singh, le cinéaste Hugo Latulippe, avait justifié sa présence au NPD par le fait qu’« on ne transforme pas une société complexe sans un projet social ». Il avait écrit sur Facebook que « quoique bien intentionnés, les verts canadiens sont encore une sorte d’improvisation échevelée ».

Le chef du Bloc québécois, Yves-François Blanchet, s’est pour sa part attaqué au Parti vert en rappelant que ce dernier préconise la fin des importations de pétrole et l’utilisation du pétrole canadien, « le plus sale et le plus polluant au monde ».

Avec Guillaume Bourgault-Côté