Trudeau absent, Scheer écope au débat «Maclean’s»

<p>Si Elizabeth May et Jagmeet Singh s'en sont pris à Andrew Scheer, ils n'ont pas oublié de s'attaquer l'un l'autre pour autant.</p>
Photo: Frank Gunn La Presse canadienne

Si Elizabeth May et Jagmeet Singh s'en sont pris à Andrew Scheer, ils n'ont pas oublié de s'attaquer l'un l'autre pour autant.

Les absents ont-ils toujours tort ? Alors que tout le monde prédisait que le chef libéral Justin Trudeau serait la cible de toutes les attaques lors du premier débat des chefs de la campagne électorale fédérale, c'est finalement le conservateur Andrew Scheer qui s'est retrouvé au centre des tirs croisés de ses deux autres adversaires.

Le magazine Maclean's avait invité à son affrontement les chefs des quatre partis nationaux, mais M. Trudeau a décliné l'invitation. Il a brillé par son absence pendant l'heure et demie qu'a duré l'événement, le podium prévu pour lui n'ayant pas été retiré. M. Scheer a paru figé pendant sa prestation, regardant la plupart du temps la caméra plutôt que ses rivaux placés à sa gauche et à sa droite.

À l'inverse, le chef du Nouveau Parti démocratique, Jagmeet Singh, a semblé très à l'aise. Sa combativité l'a toutefois amené à souvent interrompre ses adversaires ou à ne pas leur laisser la parole. La cheffe du Parti vert, Elizabeth May, qui en était à sa cinquième participation à un débat des chefs, a semblé dans son élément, faisant parfois la leçon à ses deux rivaux qu'elle appelait par leurs prénoms.

Dès le premier échange portant sur le thème de l'économie et de la gestion des finances publiques, M. Singh a pilonné Andrew Scheer, alléguant que, s'il était porté au pouvoir, il sabrerait les services publics comme l'a fait Doug Ford en Ontario.

« Il a dit qu'il réduirait les impôts, a lancé M. Singh. Aucun doute là-dessus ! Il réduira les impôts pour les riches et sabrera les services pour les familles. C'est ça que font les conservateurs. On l'a vu ici, en Ontario. » M. Singh a prédit que M. Scheer aurait une performance « encore pire » que celle de Justin Trudeau. « Il va vous promettre quelques centaines de dollars supplémentaires dans vos poches, mais ça va faire mal. »

Acculé, M. Scheer s'est retrouvé à répéter à trois reprises que « ce n'est pas vrai ». Il a néanmoins répliqué en soutenant que les déficits prolongés du règne libéral affaiblissaient la capacité du Canada à affronter la récession qui pointe peut-être à l'horizon. « Contrairement au précédent gouvernement conservateur qui avait réduit la dette, ce qui nous avait donné de la flexibilité et nous avait permis d'être le dernier pays à entrer en récession et le premier à en sortir, nous allons entrer dans cette période difficile en position très précaire et sans marge de manoeuvre. »

Question autochtone

La suite du débat n'a pas été plus paisible pour le chef conservateur, qui a subi les attaques de ses rivaux dans le dossier des affaires autochtones. Andrew Scheer a évité de répondre lorsque l'animateur lui a demandé si un gouvernement conservateur porterait en appel un jugement ordonnant à Ottawa de verser plus de 2 milliards de dollars en dédommagement en raison du sous-financement chronique du système de protection à l'enfance pour les Autochtones vivant dans les réserves.

« Ce n'est pas étonnant, mais il est odieux qu'il n'ait pas dit qu'il accepterait la décision », a scandé Jagmeet Singh. La cheffe du Parti vert, Elizabeth May, a quant à elle sermonné Andrew Scheer, dont les sénateurs ont bloqué l'adoption d'un projet de loi privé qui aurait forcé l'harmonisation de toutes les lois fédérales à la Déclaration des Nations unies sur les droits des peuples autochtones.

Le chef conservateur a salué les « objectifs louables » du projet de loi C-262, mais a argué que l'obligation d'obtenir des groupes autochtones leur consentement préalable, libre et éclairé aurait bloqué le développement de projets énergétiques en leur donnant un droit de veto. « On ne peut pas créer un système, dans ce pays, où un groupe d'individus, une communauté autochtone, peut tenir en otages de gros projets qui embauchent tant de Canadiens autochtones », a déclaré M. Scheer.

Un argument aussitôt rejeté par Mme May, qui a répliqué que la Constitution canadienne prévoyait déjà pour les communautés ce droit d'être consultés comme il se doit. « Une consultation ne veut pas dire : “Je vais vous consulter jusqu'à ce que vous soyez d'accord avec ma décision” », lui a-t-elle lancé.

Et Israël

Les hostilités se sont poursuivies jusqu'à la fin du débat. Lors des échanges sur la politique étrangère, Mme May a reproché au chef conservateur d'être trop en phase avec les positions américaines. « Quiconque veut savoir où vous logez n'a qu'à voir ce que veut [Donald] Trump, lui a-t-elle lancé. Vous voulez déplacer notre ambassade [en Israël] à Jérusalem, mettre un terme à notre rôle de négociateur de bonne foi dans la région. Vous voulez vous joindre aux États-Unis pour construire un système antimissile balistique. Vous allez faire ce que Trump souhaite. Il pourrait aussi bien être ventriloque », a-t-elle dit, alors que M. Scheer rétorquait que « c'est tout simplement faux ».

Le chef conservateur a dit que « le Canada doit reconnaître que, dans le conflit au Moyen-Orient, il n'y a qu'un seul côté qui tente de minimiser les pertes humaines et c'est Israël. Nous avons l'obligation de défendre l'État démocratique d'Israël, l'endroit dans la région où les gens ont le plus de libertés, et je serai un défenseur décomplexé du droit d'Israël d'exister ».

Bataille à gauche

Les deux partis de gauche ne s'en sont pas seulement pris à M. Scheer, toutefois. Ils se sont aussi attaqués entre eux. Jagmeet Singh a voulu ainsi lancer un cri de ralliement aux progressistes tentés par les sirènes vertes en soulignant ce qu'il considère comme les différences entre lui et Mme May.

« Contrairement aux verts, nous avons une position ferme à propos du droit des femmes de choisir. Nous avons une position ferme sur l'unité nationale. […] Et nous pensons fermement que nous ne pouvons pas mettre M. Scheer dans le siège de premier ministre, contrairement à Mme May et le Parti vert qui pensent que c'est une option. »

M. Singh faisait référence au fait que Mme May a indiqué qu'elle n'avait pas le pouvoir d'imposer une ligne de parti à ses députés sur la question de l'avortement ; au fait qu'elle conserve dans ses rangs le transfuge Pierre Nantel qui a reconnu être souverainiste ; et au fait qu'elle serait prête à négocier une coalition avec le chef du Parti conservateur en situation minoritaire, à condition qu'il adopte un plan énergique de lutte contre les changements climatiques. Mme May a refusé de s'aventurer sur la voie de l'attaque, se limitant à dire qu'il s'agissait de « déclarations absurdes ».

De même, Mme May a accusé le chef néodémocrate d'irréalisme en promettant d'instaurer une assurance dentaire gratuite et universelle. Mme May a indiqué que le Parti vert avait songé à faire une telle promesse, mais y avait renoncé lorsque le directeur parlementaire du budget avait indiqué qu'il en coûterait « 30 milliards de dollars par année ». « On n'en a pas les moyens. Alors notre programme envisage d'offrir une assurance dentaire aux personnes à faibles revenus. Je ne vois pas comment tu trouveras l'argent, Jagmeet. »

M. Singh s'en est en outre pris à la proposition de Mme May de contraindre SNC-Lavalin, si l'entreprise est reconnue coupable de corruption, à construire gratuitement, en guise de travail communautaire, les infrastructures nécessaires pour garantir un accès à l'eau potable dans les réserves autochtones. « C'est un peu ridicule d'avancer que nous devrions construire des infrastructures publiques par le biais de sanctions imposées à une entreprise multimilliardaire », a lancé le chef du NPD.

Le prochain affrontement des chefs se tiendra au plus tôt le 1er octobre, si l'Institut Munk organise son débat malgré l'absence de Justin Trudeau, qui a choisi de le boycotter aussi.

Le Face à face du réseau TVA aura lieu le lendemain, 2 octobre, et rassemblera M. Trudeau, M. Scheer, M. Singh et le chef bloquiste Yves-François Blanchet.