Philpott et Wilson-Raybould n’ont pas dit leur dernier mot

L'ex-ministre libérale Jody Wilson-Raybould se présentera comme candidate indépendante aux prochaines élections fédérales.
Photo: Jonathan Hayward La Presse canadienne L'ex-ministre libérale Jody Wilson-Raybould se présentera comme candidate indépendante aux prochaines élections fédérales.

Elles ont tenu la colline Parlementaire en haleine pendant deux mois, et Jody Wilson-Raybould et Jane Philpott entendent y retourner cet automne en tant que députées indépendantes. Pas question de porter le flambeau vert.

« Il y aura des défis, mais avec votre appui, j’ai espoir que de me présenter comme indépendante est la meilleure façon de transformer notre culture politique », a lancé Mme Wilson-Raybould à ses supporteurs.

Le message était le même de la part de Mme Philpott, qui a tenu son propre événement médiatique 30 minutes plus tard dans sa circonscription ontarienne. Elle a raconté avoir découvert les joies d’être députée indépendante depuis qu’elle a été exclue du caucus libéral. « Je n’ai pas perdu ma voix, je l’ai trouvée. Il n’y a plus de parti politique pour me dire quoi dire, plus d’adjoint politique pour me dire comment voter et plus de lobbyistes pour tenter de m’influencer. »

Les deux femmes portaient du blanc, pour signifier leur non-affiliation politique. Elles ont expliqué avoir décliné l’offre d’Elizabeth May de se présenter sous sa bannière cet automne malgré l’admiration qu’elles vouent à la chef du Parti vert.

« Je sais qui je suis et je ne suis pas une personne de parti politique », a expliqué Mme Wilson-Raybould. Quant à Mme Philpott, elle raconte avoir mis « des années » avant de déterminer qu’elle était capable de défendre le programme libéral. Elle ne disposait pas de tant de temps cette fois. « À moins de me sentir authentiquement, à 100 %, verte, la chose honnête à faire était de dire que je ne fais partie d’aucun parti. »

Mme May est déçue du choix des deux ex-ministres. « Je pense qu’elles ont fait une erreur », a-t-elle dit, admettant au passage qu’elle était allée jusqu’à demander à Mme Wilson-Raybould si la chefferie du Parti vert l’intéresserait. Comme la Constitution l’y oblige, Mme May présentera des adversaires à Mme Wilson-Raybould et à Mme Philpott, mais elle entend inviter les associations locales à mener « une campagne de façade » afin de faciliter la réélection des deux anciennes libérales.

Indépendants d’infortune

Rares sont les indépendants qui réussissent à se faire élire à la Chambre des communes. Selon un décompte effectué par Le Devoir, il y en a eu seulement cinq depuis 1993, soit Gilles Bernier (le père de Maxime, d’abord élu progressiste-conservateur et réélu indépendant en 1993), John Nunziata (ancien libéral réélu en 1997), Chuck Cadman (ancien conservateur réélu en 2004), Bill Casey (ex-conservateur réélu en 2008) et André Arthur (2006 et 2008).

En 2015, Mme Wilson-Raybould avait remporté la circonscription de Vancouver Granville avec 44 % des voix. Ses opposants conservateur et néodémocrate étaient arrivés seconds avec 26 % chacun. Mme Philpott, pour sa part, avait remporté de justesse Markham-Stouffville contre le conservateur sortant Paul Calandra, avec 49 % des voix contre 43 %.

Jody Wilson-Raybould et, dans une moindre mesure, Jane Philpott ont été au coeur de la controverse SNC-Lavalin qui a embourbé le gouvernement libéral de Justin Trudeau pendant deux mois. L’ex-ministre de la Justice a allégué que le premier ministre et son entourage avaient exercé sur elle une pression « inappropriée » pour qu’elle intervienne afin que le géant québécois ne fasse pas l’objet de poursuites criminelles.

M. Trudeau voulait que sa ministre use d’une nouvelle disposition du droit canadien permettant de suspendre les poursuites contre une entreprise en échange d’une reconnaissance de torts (dans le cas de SNC-Lavalin, le versement de pots-de-vin en Libye) et le paiement d’une pénalité. En s’évitant ainsi une condamnation au criminel, SNC-Lavalin pourrait continuer à soumissionner pour des contrats publics.

Un tel accord n’a finalement pas été négocié avec SNC-Lavalin. Mme Wilson-Raybould avait démissionné du cabinet le 12 février et Mme Philpott lui avait emboîté le pas trois semaines plus tard. Puis, après presque un mois de déchirements internes, les deux femmes ont été expulsées du caucus libéral.

Mme Philpott avait déclaré avoir encore confiance dans le gouvernement, à part sur cette question précise, tandis que Mme Wilson-Raybould avait systématiquement refusé de répondre lorsqu’elle avait été interrogée en comité parlementaire. Mme Philpott a répété lundi que le Parti libéral avait « somme toute un programme génial ».

Chronologie

14 janvier : Justin Trudeau remanie son cabinet dans la foulée du départ de Scott Brison. Jody Wilson-Raybould perd son poste à la Justice et devient ministre des Anciens Combattants.

7 février : le Globe and Mail publie, sur la foi de sources non identifiées, une manchette alléguant que le bureau du premier ministre Justin Trudeau a fait pression sur la ministre de la Justice Jody Wilson-Raybould pour qu’un accord de poursuite suspendue soit négocié avec SNC-Lavalin en remplacement d’accusations criminelles. M. Trudeau nie.

12 février : Jody Wilson-Raybould démissionne du cabinet, mais demeure au caucus libéral.

18 février : Gerald Butts, le conseiller principal et ami personnel de Justin Trudeau, démissionne afin, dit-il, de ne pas devenir un boulet pour son patron.

20 février : Jody Wilson-Raybould se lève à la Chambre des communes et demande de « dire [s]a vérité ».

21 février : le greffier du Conseil privé Michael Wernick — le plus haut fonctionnaire fédéral — comparaît en comité parlementaire et défend les actions du gouvernement dans ce dossier.

27 février : Jody Wilson-Raybould comparaît en comité parlementaire pendant près de quatre heures et confirme l’histoire du Globe and Mail en disant avoir été l’objet de pressions « inappropriées » et « régulières » entre septembre et décembre 2018. Elle admet cependant que personne ne l’a jamais enjoint directement à annuler la décision de la directrice des poursuites pénales de ne pas négocier un accord de poursuite suspendue avec SNC-Lavalin.

1er mars : Justin Trudeau remanie son cabinet pour remplacer Mme Wilson-Raybould.

4 mars : Jane Philpott démissionne du cabinet.

6 mars : Gerald Butts comparaît en comité parlementaire et contredit la version des faits de Mme Wilson-Raybould.

6 mars : la sous-ministre à la Justice, Nathalie Drouin, révèle au même comité que la ministre avait décidé en à peine sept jours de ne pas intervenir dans le dossier SNC-Lavalin. Elle était alors en vacances aux îles Fidji.

7 mars : en conférence de presse, Justin Trudeau dit ne pas regretter les interventions faites par son entourage, qu’il estimait, lui, appropriées et nécessaires. « Il y avait effectivement une différence de perspectives » entre lui et sa ministre, convient-il.

18 mars : le greffier du Conseil privé, Michael Wernick, démissionne.

18 mars : Trudeau remanie son cabinet pour la troisième fois en autant de mois. Joyce Murray accède au conseil des ministres en remplacement de Jane Philpott.

20 mars : la députée Celina Caesar-Chavannes devient indépendante pour, dit-elle, ne pas nuire à l’équipe libérale. Elle avait donné son appui aux ex-ministres et s’était plainte publiquement de ses récentes interactions avec le premier ministre.

21 mars : Jane Philpott affirme dans une entrevue avec le magazine Maclean’s qu’il reste « encore beaucoup de choses à dire sur cette histoire ». Elle n’en dira pas plus.

29 mars : Jody Wilson-Raybould dépose en preuve l’enregistrement sonore qu’elle a fait de sa conversation avec le greffier du Conseil privé Michael Wernick, à l’insu de ce dernier.

2 avril : Jane Philpott et Jody Wilson-Raybould sont expulsées du caucus libéral.