Débat sur la commission des débats des chefs

Il y a trois ans, cinq débats des chefs à géométrie variable avaient été organisés, chacun rassemblant un contingent différent.
Photo: Nathan Denette La Presse canadienne Il y a trois ans, cinq débats des chefs à géométrie variable avaient été organisés, chacun rassemblant un contingent différent.

Afin de s’assurer que la prochaine campagne électorale offre aux électeurs au moins un débat en français et un autre en anglais, le gouvernement Trudeau confie leur organisation à un nouveau commissaire… nommé par les libéraux. D’anciens chiens de garde des élections sourcillent. Le milieu journalistique accuse Ottawa de brimer la liberté de la presse.

Justin Trudeau avait promis en campagne électorale de mettre un terme aux « manoeuvres partisanes » en chargeant une commission indépendante d’organiser les débats des chefs.

Sa proposition finale a été dévoilée mardi : l’ancien gouverneur général David Johnston présidera l’organisme ; il retiendra la proposition de débat d’un diffuseur dans chacune des langues officielles ; le gouvernement en paiera la production et la diffusion ; leur transmission sera gratuite, mais les médias ne seront pas contraints de les diffuser.

« En 2015, plusieurs Canadiens n’ont pas eu l’occasion d’entendre les aspirants au poste de premier ministre parce que les débats télévisés n’étaient pas accessibles à tous », a fait valoir la ministre des Institutions démocratiques, Karina Gould. « Avec la création de la commission aux débats, le gouvernement du Canada s’assure que les débats des chefs demeureront un élément prévisible, fiable et stable des futures campagnes électorales. »

Il y a trois ans, cinq débats des chefs à géométrie variable avaient été organisés, chacun rassemblant un contingent différent. Le chef conservateur Stephen Harper avait notamment refusé de participer aux débats traditionnellement organisés par le consortium des médias et le pendant anglophone avait été annulé. La proposition libérale n’oblige toutefois pas les chefs à participer aux débats de la commission.

Les chefs qui voudront y prendre part devront répondre à deux des trois critères fixés par le gouvernement : compter au moins un député élu sous leur bannière aux Communes ; avoir l’intention de présenter des candidats dans au moins 90 % des 388 circonscriptions fédérales ; avoir obtenu au moins 4 % des votes au Canada ou « avoir une chance légitime de remporter des sièges ».

Les partis non reconnus aux Communes se sont réjouis de voir leur participation garantie. Le Bloc québécois a récolté 4,7 % des votes à l’échelle canadienne en 2015. La chef du Parti vert, Elizabeth May, siège aux Communes. Et Maxime Bernier, du Parti populaire du Canada, a dit avoir confiance que le commissaire reconnaîtra sa « chance légitime » de faire des gains électoraux — bien que ce concept ne soit défini nulle part.

La presse écartée

La Fédération professionnelle des journalistes du Québec s’est toutefois montrée plus méfiante, se disant « très mal à l’aise avec la formule proposée ». Car le mandat du commissaire prévoit qu’il encadre l’organisation des débats et son format, et qu’il y assure le respect des normes journalistiques. Ce seraient donc « un peu les deux », le commissaire et le diffuseur, qui détermineraient les thèmes des joutes oratoires et leur modérateur, a admis la ministre Gould.

« C’est incompatible avec l’idée qu’on se fait d’une liberté de la presse, a dit au Devoir le président de la FPJQ, Stéphane Giroux. Une commission qui viendrait décider des règles du jeu, ce n’est pas sain pour la liberté de la presse au pays. » Le cas de 2015 n’oblige pas, selon lui, à revoir tout le système d’organisation de débats par le consortium, qui fonctionnait bien depuis des décennies.

D’autres joutes oratoires pourront encore être organisées par différents médias, comme le fait TVA avec ses « Face-à-face ».

C’est incompatible avec l’idée qu’on se fait d’une liberté de la presse

Le journaliste Paul Wells, qui avait modéré un débat du Maclean’s en 2015, a fait valoir quant à lui que les débats devaient pouvoir s’adapter aux enjeux du jour — comme en témoigne le débat télévisé anglophone de l’élection provinciale au Québec. « Les intérêts et la conjoncture ont décidé et pourront bien décider autrement la prochaine fois, pour peu que les gouvernements n’essaient pas de tout figer. »

La chef des verts, Elizabeth May, a été la seule à ne pas partager les inquiétudes médiatiques. « La presse libre a fait un travail lamentable », a-t-elle plutôt lancé, lui reprochant de n’avoir posé aucune question sur le climat lors des campagnes de 2004 et de 2006.

Consentement exigé

Les partis d’opposition — outre Mme May — ont vivement critiqué le gouvernement pour avoir annoncé la nomination de David Johnston sans même les avoir consultés.

L’annonce a aussi surpris l’ancien directeur général des élections Marc Mayrand. « Qu’une institution électorale soit désignée par le gouvernement directement, ça m’étonne beaucoup », a-t-il confié au Devoir, en notant que les nominations de ce genre font d’habitude l’objet de votes aux Communes. « C’est la pratique normale quand on touche aux institutions électorales. »

Son prédécesseur, Jean-Pierre Kingsley, s’est dit prêt à donner la chance au coureur puisque le gouvernement fait un premier essai avec cette commission avant de voir s’il légiférera pour la rendre permanente. « Quand on aura un projet de loi, on devra faire en sorte qu’il doive y avoir une consultation avec les partis », a-t-il cependant déclaré.

Mais M. Kingsley juge « de très bon aloi » la création d’une entité indépendante, car l’organisation de débats était devenue, à son avis, une négociation du parti le plus fort — souvent celui du gouvernement sortant — avec le consortium des médias. « Et on n’avait pas toujours l’impression que l’intérêt primaire, soit celui de l’électeur, primait dans les considérations des partis. »

Conservateurs et néodémocrates n’ont pas mâché leurs mots pour critiquer le gouvernement. « Il n’avait pas besoin de prendre ces décisions de façon unilatérale. Mais c’est une habitude du gouvernement, en matière d’enjeux démocratiques », a déploré Nathan Cullen, du NPD.

Le conservateur Alain Rayes a carrément accusé Justin Trudeau de tenter « d’influencer » les élections de 2019 « en sa faveur ». « Il n’y a absolument aucune raison pour le pouvoir exécutif d’imposer des règles électorales sans débat à la Chambre des communes. C’est un affront à notre démocratie. »

Le bloquiste Mario Beaulieu a quant à lui affirmé que le budget de 5,5 millions de la commission lui semblait « de l’argent gaspillé ».Radio-Canadaa rapporté que la production du débat de 2011 lui avait coûté 250 000 $.

CBC/Radio-Canada, CTV, TVA et Global n’ont pas voulu commenter la proposition fédérale mardi. Lors de consultations en comité parlementaire l’an dernier, tous les médias avaient indiqué que le choix des thèmes et des questions posées en débat devrait rester entre leurs mains pour que le tout demeure un « exercice journalistique ».