Discours du trône: Ford forge le nouvel Ontario

Doug Ford a appelé les députés au travail pour quelques jours. 
Photo: Christopher Katsarov La Presse canadienne Doug Ford a appelé les députés au travail pour quelques jours. 

Ceux qui espéraient que le nouveau premier ministre ontarien, Doug Ford, viendrait enfin détailler son plan de match des quatre prochaines années auront été déçus de son discours du Trône. Car, outre une mise en garde bien sentie à l’endroit de Justin Trudeau et de sa taxe carbone, le premier ministre progressiste-conservateur n’a servi que du réchauffé de ses promesses électorales.

Les thèmes étaient ainsi prévisibles : baisses d’impôt, fin du « gaspillage » des dépenses publiques, abolition du système de tarification du carbone, répudiation des « élites » pour consulter les citoyens ordinaires.

« La Chambre appartient à la population », a résumé jeudi la lieutenante-gouverneure Elizabeth Dowdeswell, en récitant en anglais le premier discours du Trône du gouvernement Ford, élu le mois dernier. « Le plan de votre gouvernement pour la population commencera par le respect des contribuables. […] Vous ne devriez pas avoir à payer plus cher et à travailler plus fort pour faciliter la tâche du gouvernement. Au contraire, c’est au gouvernement de travailler plus fort, plus judicieusement et plus efficacement pour vous faciliter la vie. »

Doug Ford était pressé de se mettre au travail, convoquant l’Assemblée législative ontarienne en plein mois de juillet. Mais la présentation de son programme politique n’a pas impressionné les politologues.

« Le gouvernement a décidé de reprendre presque mot à mot les grandes lignes des promesses qu’ils ont faites pendant la campagne électorale », observe Stéphanie Chouinard, professeure adjointe de sciences politiques au Collège militaire royal.

Un constat partagé par Geneviève Tellier, de l’Université d’Ottawa, qui se serait attendue à ce que le gouvernement « pense à mettre un petit peu plus de chair ». « Normalement, un discours du Trône présente en effet de grandes généralités. Mais d’habitude, les gouvernements veulent montrer qu’ils agissent rapidement et parlent de leurs projets de loi », note la politologue.

Pourtant, en moins de deux semaines depuis son assermentation, le premier ministre Ford a annoncé une série de mesures législatives — retrait de l’Ontario du système de plafond et d’échange de crédits d’émission de gaz à effet de serre ; suspension de l’entrée en vigueur d’une loi sur la supervision des policiers ; et promesse d’une loi de retour au travail pour les chargés de cours de l’Université York.

Pas de détails non plus sur le plan financier du nouveau gouvernement, qui promet d’investir en infrastructures et en soins de santé tout en se privant de 1,9 milliard de dollars de revenus du système de tarification du carbone. Et ce, sans faire de compressions dans l’appareil public, en parvenant néanmoins à retrouver l’équilibre budgétaire « dans des délais responsables et selon une approche modérée et pragmatique ».

« C’est un peu une quadrature du cercle », note Peter Graefe, de l’Université McMaster, qui s’étonne qu’il n’y ait « pas beaucoup de précisions sur ce grand enjeu ».

Le discours du Trône a cependant prévenu que les défis de l’Ontario « sont réels » et que la province ne pouvait pas « se permettre de temporiser ou de retarder la prise d’action. […] Le changement ne sera pas facile. Mais la voie à suivre est claire. »

Un avertissement à Ottawa

« On sent que le gouvernement veut vraiment laisser sa marque très rapidement, pour donner le ton que les choses vont changer rapidement », analyse Stéphanie Chouinard.

Les propos les plus acerbes auront notamment été réservés à toute forme de tarification du carbone : « des taxes oppressives qui rendent la vie inabordable pour les familles et menacent des milliers d’emplois en Ontario ».

Une mise en garde à peine voilée a été faite au gouvernement de Justin Trudeau — qui compte imposer une taxe carbone à l’Ontario si la province n’en instaure pas une elle-même pour remplacer son système de plafond et d’échange. Le gouvernement « utilisera toutes les ressources à sa disposition pour lutter contre ceux qui voudraient nuire aux familles et aux emplois de l’Ontario en imposant une telle taxe à notre province », prévient le discours du Trône.

« La rhétorique est très combative, constate Mme Chouinard. On peut s’attendre à des tensions entre la province et le fédéral sur ce point. »

La communauté franco-ontarienne ne peut pas être rassurée. Ce n’est assurément pas une priorité. 

 

In English only

Le discours du Trône aura été récité entièrement en anglais. La lieutenante-gouverneure n’a pas prononcé un seul mot en français, bien que l’exercice prévoie habituellement quelques phrases dans la langue de Molière.

Il faut dire que le programme de Doug Ford n’a pas dit un mot sur les 600 000 Franco-Ontariens ou l’Université francophone qui leur a été promise. « La communauté franco-ontarienne ne peut pas être rassurée. Ce n’est assurément pas une priorité », se désole Mme Chouinard.

Geneviève Tellier n’est toutefois pas surprise, puisque le dossier n’a jamais été une priorité électorale des progressistes-conservateurs. La promesse de rigueur budgétaire de M. Ford pourrait toutefois menacer la survie du projet universitaire, convient-elle.

L’une des surprises du discours aura en effet été l’annonce d’une commission d’enquête sur les pratiques financières et la responsabilité du gouvernement. Doug Ford promet en outre de revoir, ligne par ligne, les finances ontariennes afin « d’éliminer les dédoublements et le gaspillage ».

L’énoncé du premier ministre n’a par ailleurs pas non plus évoqué la réconciliation avec les communautés autochtones ou l’immigration.

L’abandon du programme d’éducation sexuelle — qui prévoyait de parler de sextage et d’identité de genre dans les écoles — a toutefois été rappelé.

La promesse de réduire le prix de la bière à 1 $ semble quant à elle avoir été remplacée par celle d’en vendre dans les épiceries, les dépanneurs et les grandes surfaces (et non plus seulement dans des magasins spécialisés). Un monument commémoratif pour les victimes de la guerre en Afghanistan a été annoncé, de même que des fonds pour la santé mentale, la lutte contre la toxicomanie et l’aide aux parents d’enfants autistes.

Une série de petites promesses ciblées qui aideront Doug Ford à consolider son électorat qui était en bonne partie cynique à l’endroit de la politique, selon Peter Graefe. « Montrer qu’on tient certaines promesses dès le début du mandat, c’est important pour garder la fidélité de ses électeurs. »


Rapidité d’action

Doug Ford a adopté une série de mesures controversées depuis son assermentation comme premier ministre de l’Ontario, le 29 juin 2018.

Abolition du ministère des Affaires francophones, qui est remplacé par un Bureau des affaires francophones

Gel des embauches dans la fonction publique à l’exception des policiers, des pompiers, des infirmières et des enseignants

Retrait du marché du carbone, qui permettait de financer des programmes verts par le plafonnement et l’échange des droits d’émissions de gaz à effet de serre

Abolition de l’aide à l’achat sur les véhicules électriques

Abrogation du cours d’éducation sexuelle qui traitait notamment de l’identité de genre et du mariage entre personnes de même sexe

Renvoi de la scientifique en chef de la province, Molly Shoichet