La partielle de Chicoutimi–Le Fjord pourrait marquer le grand retour des conservateurs au Québec

Les chefs libéral et conservateur se sont croisés jeudi à Chicoutimi où ils menaient campagne.
Photo: Jacques Boissinot La Presse canadienne Les chefs libéral et conservateur se sont croisés jeudi à Chicoutimi où ils menaient campagne.

La reconquête conservatrice du Québec débutera-t-elle lundi à Chicoutimi ? Le chef Andrew Scheer a mis le paquet dans l’espoir de ravir la circonscription de Chicoutimi–Le Fjord et de prouver aux électeurs de la Belle Province, en vue de l’élection générale de 2019, que la lutte politique fédérale en est désormais une qui se livre à deux.

Les électeurs de Chicoutimi–Le Fjord sont conviés aux urnes parce que leur député, le libéral Denis Lemieux, a démissionné à l’automne pour des raisons personnelles jamais explicitées. Cette région a la particularité d’avoir tour à tour été représentée par le Parti progressiste-conservateur (élections de 1984, de 1988 et de 1997), le Bloc québécois (1993, 2004, 2006 et 2008), le NPD (vague orange de 2011) et le Parti libéral (2000 et 2015). Aussi tout le monde lorgne-t-il cette circonscription-baromètre. Hier, les quatre chefs de parti s’y sont rendus pour un dernier sprint, et Elizabeth May, du Parti vert, suivra aujourd’hui.

   

S’il faut en croire un coup de sonde mené par la firme Segma pour le compte de Radio-Canada–Le Quotidien auprès de 402 personnes (marge d’erreur de plus ou moins 4,9 %), la victoire est à portée de main pour le Parti conservateur, qui recueille 36,3 % des intentions de vote. Le Parti libéral arrive second avec 20 %, suivi par le Bloc québécois à 8,7 % et le NPD à 6,2 %. Certains croient que le résultat doit être pris avec un grain de sel, car l’affiliation politique des candidats n’était pas fournie aux répondants. Or Richard Martel, un ancien entraîneur de hockey dans la ligue junior majeure qui a songé à briguer la mairie de Saguenay en 2016, est de loin le plus connu. Sur ses affiches électorales, on ne voit pas le visage de son chef, Andrew Scheer. Inversement, on voit celui de Justin Trudeau sur celles de Lina Boivin.

Néanmoins, si les chiffres de Segma s’avèrent, ce sera un revirement spectaculaire de situation. À l’élection générale de 2015, le Parti conservateur était arrivé quatrième dans Chicoutimi–Le Fjord avec 17 % des voix, tandis que les libéraux avaient arraché la victoire avec à peine 31 %, talonnés par le NPD à 30 %. Le Bloc québécois avait obtenu 20,5 %.

La débandade bloquiste s’explique évidemment par les déchirements internes des derniers mois. La présidente de l’association bloquiste de la circonscription, Élise Gauthier, était partie en guerre contre la chef Martine Ouellet. Elle avait juré qu’elle et son équipe ne lèveraient pas le petit doigt pour aider la candidate, Catherine Bouchard-Tremblay. Hier, elle a accepté de rentrer dans le rang à la demande du chef intérimaire, Mario Beaulieu, « parce que mon objectif premier était le départ de Martine Ouellet », explique-t-elle. Cet objectif a été atteint. Elle ne se fait toutefois pas d’illusion quant aux chances du Bloc de l’emporter. « La bataille de Chicoutimi–Le Fjord se fera à deux entre le Parti conservateur et le Parti libéral, mais si elle obtenait une bonne troisième position, à 10 %, ce serait très intéressant », note Mme Gauthier.

Le nouveau chef du NPD, Jagmeet Singh, a voulu minimiser la portée de son score famélique. « On a une offre spécifique pour le Québec et on va faire mentir les sondages », a-t-il soutenu mercredi.

Au Parti conservateur, on se régale. « Ce qui est drôle, c’est qu’il y a trois mois à peine, personne ne pensait qu’on pourrait la gagner, cette partielle », souligne un stratège. Selon lui, ce sont les gestes des derniers mois qui rapportent : l’ouverture d’Andrew Scheer à accorder des pouvoirs supplémentaires au Québec (culture, déclaration de revenus unique), le recrutement de l’ancien chef bloquiste Michel Gauthier, la tournée du chef au Québec ou encore son passage à l’émission Tout le monde en parle. Certes, M. Martel est une « vedette locale », reconnaît-on en coulisses, mais c’est parce que M. Scheer est « rassembleur » qu’il a réussi à le recruter, fait-on valoir.

Le professeur de sciences politiques à l’Université du Québec à Chicoutimi, Michel Roche, tempère cette analyse et explique la bonne fortune locale des conservateurs par des événements qui leur échappent. La crise du Bloc profite au Parti conservateur, note-t-il, mais aussi « le rejet grandissant de la rectitude politique qui est incarnée de manière caricaturale par les libéraux et la famille Trudeau ». Le professeur Roche note que le candidat Martel affiche sur son compte Facebook presque quotidiennement des publicités où l’on voit M. Trudeau dans ses costumes indiens « pour le discréditer ».

À cela s’ajoute, note-t-il, un mouvement généralisé dans le monde occidental de rejet des élites qui se manifeste par l’élection de personnages tels Donald Trump ou Doug Ford. Richard Martel s’inscrit dans cette mouvance, pense-t-il, non pas à cause de ses idées, mais à cause de ce qu’il représente : « un entraîneur de hockey reconnu pour gueuler, tenir tête ». Dans le contexte de tarifs américains imposés à l’aluminium — une industrie importante au Saguenay —, on voit M. Martel comme quelqu’un « qui va se tenir debout face au protectionnisme américain ».

Des courses à deux

Une victoire lundi serait un baume pour le Parti conservateur, lui qui a perdu en octobre dernier son fief de Lac-Saint-Jean après le départ de l’ex-ministre Denis Lebel.

Selon le stratège conservateur, la partielle dans Chicoutimi–Le Fjord, avec des scores bloquiste et néodémocrate minimalistes, « renforcera cette idée que c’est maintenant une course à deux, et ça présage de ce qu’on va voir en 2019 ». Mais il reconnaît que cela oblige le parti à « peaufiner sa stratégie ». « On ne pourra plus gagner une circonscription avec 30 % ou 33 % du vote. Il va falloir obtenir 40 % ou plus. C’est plus difficile pour tout le monde. » En 2015, le Parti conservateur avait gagné 6 de ses 12 sièges québécois avec 35 % des voix ou moins.

Dernière visite des chefs

Les chefs de trois autres partis politiques fédéraux ont profité de la visibilité offerte par le départ du Grand défi Pierre Lavoie pour faire campagne ce jeudi à Saguenay et courtiser l’électorat en vue de l’élection complémentaire de lundi.