Qui donnera la quiétude aux Méganticois?

La construction d’une voie ferroviaire contournant Lac-Mégantic se fait toujours attendre.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir La construction d’une voie ferroviaire contournant Lac-Mégantic se fait toujours attendre.

Été 2014. Un an après la tragédie de Lac-Mégantic, le curé Steve Lemay préside une douloureuse mais nécessaire cérémonie. Devant un parterre ému, il procède à l’inhumation des restes non identifiés des victimes du train fou de la MMA. Mais soudain, au beau milieu d’une prière, l’abbé doit s’interrompre, car, tout juste derrière le cimetière de la rue Laval, un train passe, sifflant, grinçant, traînant sa carcasse de métal sans égard pour la peine des gens. « Ç’a glacé tout le monde. Il a fallu que je m’arrête. C’est peut-être banal le sifflement d’un train, mais je ne sais pas si les gens peuvent imaginer la violence de ce bruit pour les familles des victimes qui étaient avec moi ce jour-là. »

Ce souvenir gardé enfoui jusqu’ici, l’ex-curé de Lac-Mégantic a décidé de le partager. Tout comme celui qu’il livre aujourd’hui en page Idées du Devoir et qui l’a incité à faire ce à quoi il s’était toujours refusé jusqu’ici : interpeller les partis politiques afin qu’ils fassent accélérer la construction d’une voie de contournement éloignant le passage du train.

Peur et colère

Il y a quelques semaines, alors qu’il était en visite chez des amis à Lac-Mégantic, le vacarme du train roulant la nuit exactement là où il roulait dans la nuit meurtrière du 5 au 6 juillet 2013 a réveillé les dormeurs. Le prêtre a sursauté. Et fut saisi, au-delà de son propre tourment, par la peur de la petite fille de la maisonnée, venue chercher réconfort auprès de ses parents alors qu’elle croyait que ce bruit était synonyme d’un nouveau cataclysme.

Par-dessus la peur, la colère a animé le prêtre. « Il me semble qu’avoir le droit de dormir en paix, ça devrait être assez fondamental », dit M. Lemay, rencontré cette semaine. Même si le temps a passé, les blessures restent, et je trouve outrageant de voir que le train continue de faire irruption dans la vie de ces gens-là sans que personne se presse. Les citoyens ont peur, ils sont inquiets du piètre état de la voie ferrée, ils craignent que les matières dangereuses repassent dans la ville, et les décideurs ne font rien. Il y a quelque chose d’immoral là-dedans. »

Il y a un an à peine, depuis le presbytère de Lac-Mégantic, l’abbé ne tenait pourtant pas du tout ces propos. Préoccupé par la détresse de ses paroissiens, dont plusieurs à l’âme brisée par la tragédie et ses suites, il évitait soigneusement de se mêler de politique.

« Je croyais qu’en effet, il leur fallait du temps », expose-t-il maintenant. « Mais là, c’est assez. » À la veille des élections, il souhaite que les partis s’engagent pour que le train passe ailleurs, et au plus vite (le NPD et le Parti vert ont promis une voie de contournement). Il se désole de n’avoir vu personne du côté provincial prendre le flambeau pour convaincre Ottawa, responsable du transport ferroviaire, de convenir d’une solution particulière rapide pour la situation unique des Méganticois. « Où sont les artistes, les politiciens, les gens d’affaires qui ont défilé et sont venus manifester leur solidarité il y a deux ans ? Où sont-ils maintenant pour demander des comptes ? Je trouve qu’il y a bien peu de voix pour se faire entendre. »

Et pendant ce temps, la détresse se creuse dans la ville. Il y a quelques semaines, un autre suicide a bouleversé les gens, celui d’Yvon Ricard, chansonnier qui animait le Musi-Café quelques minutes à peine avant le drame et qui fut sauvé par son envie de fumer sur la terrasse. « Les gens sont brisés, épuisés aussi », relate M. Lemay. « Ils n’ont même plus la force de se battre, certains sont désabusés et ne croient plus en une solution. »

Désabusés ? La dernière « bonne » nouvelle a revêtu la promesse d’une « étude de faisabilité » pour cette fameuse voie de contournement d’une quinzaine de kilomètres qui permettrait le passage du train, essentiel pour l’économie de la ville et la région, tout en redonnant un brin de sérénité aux résidants. Fin mars, la mairesse sortante, Colette Roy-Laroche, attribuait à la firme d’ingénierie AECOM la responsabilité de mener cette étude. Financée à moitié chacun par les gouvernements fédéral et provincial, celle-ci sera dévoilée dans… trois ans.

« Ça me dépasse », explique Steve Lemay. « La sécurité ferroviaire, le transport de matières dangereuses partout au pays, ça touche tout le monde. Pas seulement les gens de Lac-Mégantic. Qu’est-ce que ça prendra pour qu’on agisse ? »

L’abbé Lemay espère que les partis politiques sauront tenir compte du drame qui continue de se jouer jour et nuit à Lac-Mégantic, et feront un enjeu de campagne de la sécurité ferroviaire en général, de la nécessité d’une voie de contournement en particulier. Mardi, il s’envolera pour Rome, où le Vatican lui offre la possibilité de réaliser des études en théologie morale. « C’est toute une question de morale, ce qui se joue en ce moment à Mégantic. On a les moyens techniques de faire la voie de contournement. On a ce qu’il faut pour améliorer les conditions de vie des gens qui souffrent. Alors, si on décide consciemment de ne pas le faire, il y a en effet un objectif moral qui n’est pas atteint. »

La voie de contournement en cinq dates

6 juillet 2013 Le déraillement d’un train de la Montreal, Maine Atlantic à Lac-Mégantic fait 47 victimes.

25 mai 2014 Le ministre des Affaires municipales, Pierre Moreau, promet qu’une étude de faisabilité pour une voie de contournement sera réalisée au coût de 2,5 millions et en quelques mois.

Octobre 2014 L’appel d’offres lié à l’étude de faisabilité est publié.

26 mars 2015 La firme d’ingénierie AECOM Consultants inc. obtient le mandat d’étudier la faisabilité d’une voie de contournement. Elle promet les résultats trois ans plus tard.

11 octobre 2015 La Coalition des citoyens et organismes engagés pour la sécurité ferroviaire organise une marche pour inviter les partis politiques à se prononcer sur la situation particulière de Lac-Mégantic.

Photo: Paul Chiasson La Presse canadienne
«Il me semble qu’avoir le droit de dormir en paix, ça devrait être assez fondamental. Même si le temps a passé, les blessures restent, et je trouve outrageant de voir que le train continue de faire irruption dans la vie de ces gens-là sans que personne se presse. Les citoyens ont peur, ils sont inquiets du piètre état de la voie ferrée, ils craignent que les matières dangereuses repassent dans la ville, et les décideurs ne font rien. Il y a quelque chose d’immoral là-dedans.»

L’abbé Steve Lemay
3 commentaires
  • Jean-Marc Simard - Abonné 21 septembre 2015 10 h 47

    Qu’est-ce que ça prendra pour qu’on agisse ?

    Ça prendra l'émergence d'une forte opposition de la part de la population...Je suis un pacifique, mais quand les autorités font la guerre aux populations par des décisions complètement illogiques, il faut sortir les armes et se battre...Et ça commence par bloquer le passage du train sur la voie ferrée désuète...Que la population ferme cette voie ferrée désafectée...Tous les moyens sont bons...À la guerre comme à la guerre...

  • Jean Jacques Roy - Abonné 21 septembre 2015 15 h 19

    Oui, il est vraiment honteux de voir Ottawa et Québec si loin du vécu des gens.

    Il faut que cet appel résonne sur les réseaux sociaux, et je me m'engage de le faire de mon côté ! Il est temps que la solidarité que le peuple du Québec ressent à l'égard de votre village se transforme en un cri d'indignation. C'est scandaleux que les autorités canadiennes se montrent impuissantes pour ordonner - au plus vite - le tracée et l'exécution de cette indispensable voie de détournement pour contourner le village de Mégantic!
    Imaginez, si Ottawa ne bouge pas à Mégantic où les problèmes de sécûrité sont plus que évidents et connus de tous, il est encore plus passif pour obliger les compagnies ferroviaires à retracer et ou réparer les voies endommagées partout ailleurs au Québec! Et ici, il ne s'agit pas uniquement d'un problème d'environnement... mais de sécûrité concernant la santé et la protection de vie humaine!

  • Constance Babin - Abonnée 21 septembre 2015 17 h 09

    Cessez cette souffrance

    Assez c'est assez. Quand un élu va-t-il ouvrir son cœur ? N'ont-ils pas assez soufferts?