Le supplice Mike Duffy est terminé pour Harper

Mike Duffy a été assailli par les journalistes à sa sortie du tribunal ontarien. Le sénateur fait face à 31 chefs d’accusation de fraude, d’abus de confiance et de corruption.
Photo: Justin Tang La Presse canadienne Mike Duffy a été assailli par les journalistes à sa sortie du tribunal ontarien. Le sénateur fait face à 31 chefs d’accusation de fraude, d’abus de confiance et de corruption.

Le supplice n’aura finalement duré que deux semaines pour Stephen Harper. Le procès de son ancienne recrue Mike Duffy est déjà ajourné, et ce, jusqu’à la mi-novembre — soit après l’élection fédérale. Le chef conservateur n’aura donc plus à subir les révélations quotidiennes sur le stratagème concocté dans son bureau pour convaincre Mike Duffy de rembourser le Sénat.

Les audiences du procès de l’heure devaient se poursuivre jusqu’à vendredi. La couronne était prête à convoquer l’ex-collègue et ami de Mike Duffy, Gerald Donohue, à qui le sénateur a versé 65 000 $ en contrats pour qu’il redistribue ensuite les sommes à des sous-traitants. Mais la défense a préféré passer son tour. Malade, M. Donohue n’aurait pu témoigner que trois heures tous les deux jours, son interrogatoire aurait donc peu avancé d’ici vendredi. Et la belle-mère de l’avocat de M. Duffy, Donald Bayne, est mourante. Le juge Charles Vaillancourt a donc accepté d’ajourner les travaux « compte tenu des circonstances ».

La défense sort de ce second bloc des audiences du procès — après le premier le printemps dernier — moins écorchée politiquement que le bureau du premier ministre, dont d’ex-membres ont défilé à la barre des témoins pour relater la portée tentaculaire de leurs efforts jusque chez Deloitte ou au Sénat pour les empêcher de blâmer Mike Duffy. Le témoignage de M. Donohue aurait ramené à l’avant-plan les nombreux contrats qu’il a à son tour octroyés, pour M. Duffy, à une maquilleuse, un entraîneur ou des rédacteurs de discours.

Stephen Harper peut maintenant pousser un soupir de soulagement. Il lui reste huit semaines pour parler d’autre chose que de Mike Duffy, d’ici à l’élection du 19 octobre. Déjà, les questions des journalistes qui le suivent en campagne électorale semblaient s’essouffler. Une seule portait sur le procès mardi.

Mais le procès préoccupait certainement les conservateurs, qui avaient dépêché leur nouveau directeur de la gestion des enjeux, Nick Koolsbergen, en guise d’espion pour suivre les audiences au palais de justice d’Ottawa.

Son prédécesseur, Chris Woodcock, a terminé son témoignage mardi. Il fait partie de ceux à qui Nigel Wright a confié qu’il paierait pour Mike Duffy. M. Woodcock dit avoir lu le courriel en question, mais pas la dernière ligne, où son patron lui disait qu’il « couvre personnellement les 90 000 $ de Duffy ».

Ray Novak, l’actuel chef de cabinet de M. Harper et son bras droit sur la campagne conservatrice, a lui aussi reçu un courriel où M. Wright parlait de « [s]on chèque ». Et selon l’ex-avocat du bureau du premier ministre, Benjamin Perrin, M. Novak a entendu M. Wright leur confier qu’il rembourserait la dette du sénateur. M. Novak affirme qu’il n’a pas lu le courriel, lui non plus, et qu’il a quitté la conversation avant l’échange dont M. Perrin a affirmé avoir été témoin.

Nigel Wright déplorait, dans les courriels déposés en preuve, le « supplice de la goutte » et « la lente agonie » que représentait le scandale. Une torture terminée pour Stephen Harper, d’ici à ce que les audiences reprennent mi-novembre.

Forcé ou aidé ?

L’avocat de Mike Duffy a par ailleurs épluché ces courriels pour démontrer que bien que Chris Woodcock ait consulté son client en préparant ses déclarations publiques, le fond du message désiré est resté : M. Duffy a admis avoir fait une erreur en réclamant des indemnités pour sa maison de l’Île-du-Prince-Édouard et il a annoncé qu’il rembourserait. On lui a imposé un « script », a martelé Me Bayne. « Un script suggère que c’est répété mot à mot. Mais c’était plutôt une proposition », a rétorqué M. Woodcock.

Nigel Wright, Benjamin Perrin et Chris Woodcock ont témoigné que M. Duffy avait participé aux négociations, présenté ses propres demandes et accepté de plein gré l’entente.

« Il y a plusieurs façons de forcer quelqu’un, a fait valoir Me Bayne à M. Woodcock mardi. Je ne suggère pas que c’était avec un fusil sur la tempe, je ne suggère pas que votre équipe au bureau du PM l’a plaqué par terre et maîtrisé d’une prise de judo. Il y a des manières efficaces de forcer des gens à faire quelque chose. »

Le ton était moins tendu que la veille, mais il y a quand même eu quelques échanges musclés. M. Woodcock ne se souvenait pas s’il avait lu ou non plusieurs courriels. « Votre job est de gérer les enjeux. Vous dites que vous devez comprendre les faits. Mais il semble que vous ne lisiez aucun courriel ! » a lancé Me Bayne. Le juge Charles Vaillancourt a paru irrité, par moments, sommant même les deux hommes d’arrêter de s’interrompre.

M. Woodcock a indiqué qu’il ne voyait rien de mal, moralement, à rédiger des déclarations clamant que M. Duffy avait remboursé alors qu’il savait que le Parti conservateur, au départ, devait s’en charger. Quand ses collègues ont parlé de convaincre Deloitte d’abandonner son enquête sur le sénateur, par contre, M. Woodcock s’est inquiété d’être « mal à l’aise » qu’une « ligne soit franchie ». Il n’a cependant rien dit, car Deloitte a résisté.

Une troisième prolongation ?

Le procès reprendra du 18 novembre au 18 décembre. La couronne a encore quelques témoins à convoquer. Suivront une poignée de témoins de la défense, notamment Mike Duffy et Janice Payne, son avocate à l’époque. Il faudra enfin entendre les plaidoiries finales. Il n’est donc pas exclu que les audiences, qui en sont déjà à leur 46e jour, doivent être prolongées au-delà des 22 jours prévus à l’automne.

M. Duffy a plaidé non coupable à 31 chefs d’accusation de fraude, d’abus de confiance et de corruption.

4 commentaires
  • Colette Pagé - Inscrite 26 août 2015 09 h 26

    Suspension stratégique des audiences !

    Comment expliquer autrement la suspension des procédures qui aurait pu nuire au Parti conservateur, fier contributeur du versement des dépenses injustifiées et déraisonnables du sénateur Duffy nommé il faut le rappeler par Stephen Harper pour faire la promotion du Parti avec l'argent des contribuables. Marque du peu de jugement du PM qui n'a pas a eu la main heureuse dans le choix de ses sénateurs.

  • Luc Falardeau - Abonné 26 août 2015 10 h 15

    Justice et apparence de justice

    "Malade, M. Donohue n’aurait pu témoigner que trois heures tous les deux jours, son interrogatoire aurait donc peu avancé d’ici vendredi. Et la belle-mère de l’avocat de M. Duffy, Donald Bayne, est mourante. Le juge Charles Vaillancourt a donc accepté d’ajourner les travaux « compte tenu des circonstances »."

    Bien pratique pour la partie "défenderesse" et le parti conservateur, cette maladie dont on ne connait ni la nature, ni la durée prévue jusqu'à ce que le témoin soit suffisamment rétabli pour comparaitre plus de 3 heures, tout les 2 jours...

    Bien pratique aussi pour la couronne, cette période indéfinie ou la belle-mère de l'avocat sera mourante... (Cet avocat aurait-il pu être remplacé par un collègue?)

    Bien pratique aussi pour le parti conservateur, la discrétion et la patience de ce juge qui a ajourné les travaux au 18 novembre, en résumant sa décision par un laconique "compte tenu des circonstances"...

  • Yves Corbeil - Inscrit 26 août 2015 10 h 25

    Circonstancielle ou stratégique

    Cela ne changera pas mon opinion sur ce parti conservateur qui a fait reculé ce pays de 50 ans et baffoué la démocratie comme jamais auparavent.

  • Jeannine I. Delorme - Abonnée 26 août 2015 11 h 41

    Belle comédie

    Nous prendrait-on pour des cruches, par hasard ? Il semble qu'Harper ne recule devant aucun stratagème, fût-il immoral, pour immobiliser l'appareil qui l'écorche jour après jour. Car aucun doute ne pourrait subsister sur la provenance de la subite décision du juge. Ce dernier a trouvé dans son âme sensible une compassion si exemplaire qu'il est plus qu'évident que nous sommes en présence d'un bienfaiteur de l'humanité... Une grande fatigue et un écoeurement sans bornes nous habitent soudain devant ces nouvelles qui, malgré tout, ne nous surprennent pas. Le virus de la tromperie et de l'immoralité est toujours vivant ! Vivement, un bon livre ou une belle balade dans la nature pour fuir ce monde pourri !