Rob Ford, le symbole du mal

Stephen Harper racontait l’anecdote jeudi lors d’un passage à Montréal : quand il était jeune et partisan des Maple Leafs de Toronto, il se tournait toujours vers le Canadien dès que les Leafs étaient éliminés… soit généralement vers la mi-janvier. La foule a rigolé — s’amuser des déboires sportifs des Leafs est une tradition sans cesse renouvelée depuis 1967.

 

Mais les nouvelles récentes en provenance de Toronto ne sont pas drôles pour autant, ont noté plusieurs chroniqueurs de la Ville reine cette semaine. On ne parle ici ni de hockey ni des élections provinciales du 12 juin, mais bien évidemment du « maire catastrophe » (dixit le National Post), Rob Ford. Le Post publiait d’ailleurs une caricature montrant une pancarte électorale du maire Ford où le slogan « Re-elect Rob Ford » était transformé en « Re-habilitate Rob Ford ».

 

Le Toronto Sun, ancien allié du maire, est revenu à la charge pour demander que Ford cède sa place et qu’il se retire aussi comme candidat à la mairie (sur ce point, le Sun et le Toronto Star parlent d’une même voix). Combien de fois faudra-t-il qu’il s’humilie avant de comprendre qu’il doit se soigner sérieusement ? demande le Sun. Le problème qu’il a ne se réglera pas par une thérapie d’un mois. Ford avait déjà promis de changer l’automne dernier. Il a depuis fait la preuve de son incapacité à se contrôler.

 

Le journal écrit en éditorial que l’excuse habituellement offerte par Rob Ford (« Je ne suis pas parfait ») ne justifie rien. Les Torontois ne sont pas parfaits en général, mais la grande majorité d’entre eux ne fument pas de crack, ne mentent pas toujours et ne sont pas associés à des gangsters. Surtout, ils ne sont pas maires, souligne le Sun. « Ça suffit. »

 

Pour la chroniqueuse Christie Blatchford (Postmedia), il n’y a toutefois pas que le maire Ford qui soit à dénoncer dans cette saga. Les médias seraient autant à blâmer que Ford, pense-t-elle. Blatchford estime que plusieurs journalistes en font trop : faire le siège à la résidence du maire, poursuivre sa mère… Vont-ils camper en face du centre de réhabilitation ? se demande-t-elle.

 

Blatchford se demande ce qu’on a vraiment appris de plus cette semaine. Rob Ford a un problème d’alcool ? On le savait. Il est vulgaire et perd le contrôle lorsqu’il est saoul ? On le savait. Il fume du crack ? On le savait aussi. La ligne est mince, suggère-t-elle, entre « l’intérêt public et ce que le public souhaite voir », entre l’information pertinente et le voyeurisme.

 

Blatchford se demande également si le Globe and Mail devait payer 10 000 $ pour acheter à un trafiquant de drogue les photos qu’il désirait — et qui confirmaient ce qu’on savait. C’est la deuxième fois qu’un média paie pour obtenir des images de Ford (le Star avait déboursé 5000 $ pour une vidéo). C’est là une pente très glissante, dit-elle.

 

Dans le Toronto Star, Carol Goar parle aussi de pente glissante — pour décrire le manque d’éthique ou de sens moral flagrant de plusieurs politiciens au Canada. Les exemples abondent, mais personne ne paie le prix, dit-elle. Pour autant qu’on agisse sans se faire arrêter, tout semble bon. Les dirigeants donnent l’impression qu’ils n’ont pas à jouer selon les règles, que les mauvaises actions n’ont pas de conséquences et que des demi-excuses suffisent à tout réparer.

 

Elle cite Rob Ford, Stephen Harper (mépris parlementaire), la mairesse de Brampton (Susan Fennell), l’ex-première ministre albertaine Alison Redford (qui n’a pas reconnu ses fautes, dit-elle), Jason Kenney (double jeu par rapport aux travailleurs temporaires étrangers), Pierre Poilievre (réforme électorale)…

 

« Ce qui a changé, c’est que les malfaiteurs ne sont plus obligés d’accepter la responsabilité de leurs actions. Ils n’ont plus à démissionner. Ils ne reconnaissent pas que la confiance du public est ébranlée. Leur réaction, c’est de critiquer les journalistes, les juges ou les chiens de garde qui dévoilent ce qu’ils font. »

 

Prentice

 

À bien des égards, l’ex-ministre fédéral Jim Prentice est tout à l’opposé de Rob Ford : respecté, prudent, posé. Le VP de la Banque CIBC devrait annoncer dans les prochains jours qu’il se lance dans la course à la succession d’Alison Redford à la tête du Parti progressiste conservateur d’Alberta (PPCA, au pouvoir depuis 1971).

 

Dans le Calgary Herald, Don Braid écrit que Prentice a d’excellentes chances de gagner, étant donné son pedigree, ses liens solides avec l’Alberta, ses talents de politicien. Mais il se lance néanmoins dans une course hasardeuse : le PPCA est sûrement le parti le plus imprévisible, le plus impulsif et le plus chaotique auCanada, pense Braid. Les militants ont déjà choisi des chefs qu’on n’attendait pas. Mais surtout, il n’est pas dit que Prentice aurait le temps de remettre le parti sur ses rails d’ici les prochaines élections. Pour le moment, la Wildrose Alliance domine largement dans les sondages.

 

Chroniqueur à l’Edmonton Journal, Graham Thomson fait valoir que Jim Prentice a plusieurs qualités — intelligent et expérimenté, notamment —, mais aucune plus importante que le fait de n’avoir jamais été élu à Edmonton… Il pourra ainsi se distancier plus facilement de l’héritage controversé de Redford et Ed Stolmach.