Un groupe musulman menace de poursuivre le bureau de Harper pour diffamation

Le Conseil national des musulmans canadiens croit que le gouvernement discrédite les voix propalestiennes en les associant au terrorisme. Ci-dessus, le premier ministre Stephen Harper et son homologue israélien, Benjamin Nétanyahou, (à droite) visitent le Mémorial de l’Holocaust Yad Vashem lors du voyage de la délégation canadienne.
Photo: Associated Press Gali Tibbon Le Conseil national des musulmans canadiens croit que le gouvernement discrédite les voix propalestiennes en les associant au terrorisme. Ci-dessus, le premier ministre Stephen Harper et son homologue israélien, Benjamin Nétanyahou, (à droite) visitent le Mémorial de l’Holocaust Yad Vashem lors du voyage de la délégation canadienne.

Ottawa — Le Conseil national des musulmans canadiens (CNMC) n’entend pas se faire accuser d’affinités terroristes impunément. L’organisme a envoyé mardi au bureau du premier ministre Stephen Harper une mise en demeure l’avisant de son intention de le poursuivre en justice s’il ne retire pas les propos diffamatoires tenus par son directeur des communications.

 

« Le CNMC demande que les défendeurs publient immédiatement des excuses sans équivoque et une rétraction des propos diffamatoires dans une forme qui satisfait le CNMC. Le CNMC demande aussi que le texte de l’excuse et de la rétractation soit publié et affiché à perpétuité dans le site Internet du bureau du premier ministre », est-il écrit dans la mise en demeure pour diffamation déposée à la Cour supérieure de l’Ontario.

 

Au coeur du litige se trouve la délégation qui a accompagné Stephen Harper lors de son voyage en Israël la semaine dernière. Parmi les 237 personnes entourant le premier ministre et son épouse se trouvait le rabbin torontois Daniel Korobkin. Le Conseil national des musulmans canadiens reproche à ce rabbin d’avoir accepté de présenter les activistes anti-islam Pamela Geller et Robert Spencer lors de leur passage à Toronto cet automne. De l’avis même du rabbin, ces deux orateurs sont très controversés. Leurs propos sont jugés si haineux qu’ils ont été interdits de séjour en Grande-Bretagne.


Propos « diffamatoires »

 

Avant le départ de M. Harper pour le Moyen-Orient, donc, le CNMC a envoyé une lettre au bureau du premier ministre lui enjoignant d’exclure le rabbin Korobkin du voyage. C’est alors que le porte-parole du premier ministre, Jason Macdonald, a eu cette réponse : « Nous ne prendrons pas au sérieux les critiques d’une organisation qui entretient des liens, documentés, avec des organisations terroristes telles que le Hamas. »

 

En conférence de presse, le directeur exécutif du CNMC, Ihsaan Gardee, a qualifié ces propos de « faux, choquants et diffamatoires ». De nos jours, a-t-il illustré, être accusé de sympathie terroriste est aussi lourd de conséquences que de se faire traiter de pédophilie. « On aura beau être exonéré comme l’a été Maher Arar par une commission d’enquête publique qui a coûté des millions de dollars, il se trouvera toujours des gens pour penser qu’il n’y a pas de fumée sans feu. » Son groupe milite pour les libertés civiles, se dit opposé aux actes terroristes « commis par quelque groupe que ce soit », ce qui inclut le Hamas, et reconnaît à Israël le droit d’exister.

 

« Le bureau du premier ministre n’a de toute évidence pas aimé que la CNMC soulève des préoccupations concernant un membre de sa délégation […]. Le bureau du premier ministre tente d’intimider et de faire taire les voix dissidentes. C’est antidémocratique et cela va à l’encontre de tout ce que les Canadiens s’attendent d’un gouvernement responsable », estime Ihsaan Gardee. Le bureau du premier ministre s’est refusé à tout commentaire au motif que le dossier est devant les tribunaux.

 

Selon M. Gardee, ce n’est pas que son groupe qui est visé. « Il y a un pattern très préoccupant et troublant » qui consiste à écraser quiconque critique le gouvernement. À ses côtés, Roch Tassé, de la Coalition pour la surveillance internationale des libertés civiles, a opiné. « Ce ne serait pas la première fois que le discours du présent gouvernement reflète une telle stratégie. »

 

Ce bâillonnement a notamment pour conséquence, fait-on valoir, que de moins en moins de groupes de pression musulmans ou arabes sont considérés comme légitimes, réduisant à une peau de chagrin le point de vue propalestinien dans le débat sur le conflit au Moyen-Orient. Récemment, la Fédération arabe canadienne a été accusée de liens terroristes et a perdu son financement d’Ottawa.


Un voyage tumultueux

 

Ce voyage en Israël fera aussi parler de lui à la Chambre des communes. Le Bloc québécois demandera aujourd’hui aux élus de dénoncer ce qu’il considère comme une approche biaisée du gouvernement envers le conflit israélo-palestinien. La motion demande que la Chambre « réprouve la tactique du premier ministre d’assimiler toute critique légitime de l’État d’Israël à de l’antisémitisme et déplore son refus de condamner l’établissement de nouvelles colonies israéliennes en territoire occupé en contravention des résolutions de l’ONU ». La résolution exhorte également le gouvernement à « revenir à une position juste, équitable, nuancée et respectueuse du droit international et des droits [de la personne] ».

 

Le chef libéral, Justin Trudeau, a indiqué que, bien qu’il condamne l’approche conservatrice, il ne veut pas faire de politique sur le dos d’Israël et n’accordera donc pas son consentement à cette motion. Le Nouveau Parti démocratique non plus ne partage pas la façon de faire de M. Harper dans ce dossier, mais le chef, Thomas Mulcair, n’a pas indiqué clairement s’il appuiera la motion bloquiste.