Médias: l'influence conservatrice s'accroît

Stephen Harper<br />
Photo: Agence Reuters Chris Wattie Stephen Harper

Ottawa — Le placement de personnalités proches des conservateurs à différents échelons de l'industrie médiatique a suscité hier de vives critiques de la part de l'opposition. Elle s'inquiète des nominations partisanes au Conseil de la radiodiffusion et des télécommunications canadiennes (CRTC) et à la Société Radio-Canada, mais aussi du recrutement dans les rangs de Stephen Harper des penseurs du futur réseau SunTV News.

Ottawa a annoncé hier la nomination de Pierre Gingras comme membre du conseil d'administration de la Société Radio-Canada/CBC. M. Gingras est l'ancien député adéquiste de Blainville (2007-2008), ville qu'il a dirigée entre 1993 et 2005.

M. Gingras s'est présenté sans succès aux élections fédérales sous les couleurs du Parti libéral en 2004. Mais, en 2008, c'est bien au Parti conservateur qu'il a donné un coup de main lors de la campagne électorale. Plusieurs médias ont rapporté à l'époque qu'il avait assisté avec des collègues adéquistes à un ralliement des conservateurs à Saint-Eustache, en soutien à la campagne de Claude Carignan. Ce dernier n'a pas été élu, mais Stephen Harper l'a nommé sénateur par la suite.

La nomination de M. Gingras, combinée à celle de l'ancien président de l'ADQ Tom Pentefountas à la vice-présidence du CRTC vendredi, a fait hurler l'opposition à Ottawa.

Celle-ci lit dans ces choix une tentative du gouvernement conservateur d'influencer l'univers médiatique en sa faveur, et estime que M. Pentefountas doit sa nomination à ses amitiés avec le sénateur conservateur Léo Housakos (dont il est un proche) et le directeur des communications de Stephen Harper, Dimitri Soudas (les deux se connaissent depuis une dizaine d'années, sans être des proches).

Partisanerie aveugle?


«On est rendu à un niveau de nominations partisanes aveugle qui n'a plus de bon sens, estime le chef adjoint du NPD, Thomas Mulcair. Prenez le cas de M. Pentefountas: il ne respecte tout simplement pas les critères» établis pour remplir la fonction, a-t-il dénoncé hier.

Ces critères incluaient une «connaissance considérable du cadre législatif et du mandat du CRTC», une «connaissance du milieu de la réglementation dans lequel fonctionnent les industries de radiodiffusion et de télécommunications», et une «compréhension des tendances mondiales, sociétales et économiques» liées à ce domaine. Une connaissance des «grandes questions liées à la convergence des médias» était considérée comme un atout.

Or, M. Pentefountas exerce la profession d'avocat criminaliste et n'a jamais touché de près ou de loin à ces questions. Le Bloc québécois a ainsi affirmé hier que «son principal atout en télécommunications, c'est de connaître par coeur le numéro de téléphone du Parti conservateur». Selon son ami, le député libéral provincial Gerry Sklavounos (Laurier-Dorion), Tom Pentefountas n'a en effet «pas une grande expérience en télécommunications», mais «c'est quelqu'un d'intelligent et de compétent, capable d'analyser des dossiers complexes».

En Chambre, le ministre du Patrimoine, James Moore, a repoussé les attaques de l'opposition en affirmant que M. Pentefountas est parfaitement qualifié pour ce poste. M. Moore estime notamment que de ne pas avoir d'expérience en télécommunications est précisément... un atout. «Ça veut dire qu'il n'a pas de conflits d'intérêts et qu'il n'est pas lié aux intervenants qui viennent devant le CRTC», a-t-il soutenu.

Porte-parole des libéraux en matière de culture, Pablo Rodriguez n'en revenait pas. «La logique, c'est que moins vous en savez sur un dossier, meilleur vous êtes pour être nommé», a-t-il dit. «À ce titre-là, [la mascotte] Youppi serait meilleure.» Pour les libéraux, la nomination de M. Pentefountas est «très partisane» et dénote une volonté de «prendre le contrôle à la pièce du CRTC pour essayer de passer leurs idées et leurs politiques de droite». Une situation «extrêmement inquiétante».

C'est la même chose dans le cas de Pierre Gingras, affirme pour sa part Thomas Mulcair. «Il n'a aucune expérience, aucune expertise pour siéger [à Radio-Canada]. Le seul critère qui semble compter, c'est d'avoir été battu comme candidat de l'ADQ par le passé», a-t-il ironisé en rappelant que M. Pentefountas a mordu la poussière deux fois pour l'ADQ, et que M. Gingras a perdu son siège aux élections provinciales de 2008.

Nominations... et recrutement


Ces nominations d'éléments conservateurs s'effectuent aussi dans un contexte où Quebecor recrute quant à elle ouvertement dans les troupes de Stephen Harper les idéateurs de sa future chaîne de nouvelles en continu, SunTV News.

Pour la quatrième fois en un an, Quebecor a en effet repêché un ancien stratège du bureau de Stephen Harper. Matt Wolf a été nommé à Toronto producteur éditorial de SunTV News et veillera à ce titre sur les émissions d'opinion (débats et panels). M. Wolf arrive, après un bref passage dans le bureau ministériel de Gerry Ritz, du bureau du premier ministre (BPM) où il était «responsable des enjeux», nom étrange désignant la gestion de crises politiques.

Il travaillait sous les ordres de Jenni Byrne, qui sera d'ailleurs la directrice de campagne du Parti conservateur lors de la prochaine élection. Au BPM, M. Wolf travaillait aussi avec Jason Plotz, qui a également été recruté par Sun Media cet été. Il sera analyste média. SunTV News a aussi recruté Dennis Matthews, un ancien responsable de la publicité au BPM. Quant à l'ancien directeur des communications de Stephen Harper, Kory Teneycke, il est discrètement revenu dans ses fonctions de patron de la future chaîne après un départ très médiatisé en septembre.

Personne chez Quebecor n'a voulu commenter la multiplication de ces nominations conservatrices. La crédibilité éditoriale de SunTV News sera-t-elle entachée? Quelles mesures seront prises pour assurer l'étanchéité entre le réseau et un parti politique? Quebecor recrute-t-elle aussi au Parti libéral? «Nous n'entendons pas faire de commentaires sur ce qui fait l'objet de vos questions», a répondu le porte-parole de Quebecor, Serge Sasseville.

Pierre Gingras et Tom Pentefountas n'ont pas rappelé Le Devoir hier.
23 commentaires
  • Trobadorem - Inscrit 8 février 2011 01 h 46

    La harpe de la peur ?

    Pour mener l'être humain vers la civilisation, il a fallu quelques millions d'années, alors que le retour au Néandertal prend moins d'une semaine. [Frédéric Beigbeder]

    Laisser passer cette ineptie, reviendrait à faire une chèque en blanc à Harper pour qu'il puisse donner suite à ses ambitions...

  • Serge Manzhos - Inscrit 8 février 2011 03 h 31

    et alors

    combien de conservateurs Le Devoir a-t-il recruté ? Radio-Canada et d'autres?
    Quebecor est une compagnie privée dont la crédibilité éditoriale sera jugée par les spectateurs et les actionnaires, tout comme celle du Devoir. Par contre il a y lieu de se questionner sur l’impartialité de Radio Canada qui carbure a l'argent des contribuables.

  • Marc L - Abonné 8 février 2011 05 h 29

    Politicaillerie à la Duplessis

    Nous voilà revenu à l'ère du patronage par excellence; pas besoin de connaître le domaine pour être nommé "Boss", il faut simplement être du "bon bord" !

    Les conservateurs prétendent être des bons gestionnaires, mais ce qu'ils font c'est de réduire arbitrairement les coûts et de mettre des amis au pouvoir. En d'autres termes, nous assistons au sabotage de l'appareil gouvernemental fédéral par ceux-là même qui prétendront que le "gouvernement" c'est pas efficace. Préparons-nous donc à d'autres coupures et à d'autres nominations tordues, tant qu'il restera un appareil gouvernemental à détruire.

    De grâce, débarrassons-nous de ce gouvernement qui ne cherche qu'à transformer le Canada en royaume conservateur dont serait fièrs les "Bush" père et fils !

  • Gabriel RACLE - Inscrit 8 février 2011 06 h 44

    Curierux

    Voilà qui ressemble curieusement à la tactique utilisée à ses débuts par l'ex-président Ben Ali! Harper a-t-il aussi comme lui une couleur favorite (c'était le mauve) et un chiffre fétiche (c'était le 7), qu'il va aussi imposer?

  • Sanzalure - Inscrit 8 février 2011 07 h 07

    On n'en peut plus !

    Premièrement des élections pour nous débarrasser des conservateurs au gouvernement, puis de la concertation pour s'en débarrasser dans le reste de la société.

    Serge Grenier