À quoi s’attendre de la classe politique franco-ontarienne au cours des prochaines années?

Des grands noms n’ont pas été réélus et les conservateurs ont une plus grande majorité.
Photo: Chris Young La Presse canadienne Des grands noms n’ont pas été réélus et les conservateurs ont une plus grande majorité.

Défaite de poids lourds. Regain des appuis des progressistes-conservateurs chez les francophones. Suite à l’élection de jeudi qui a reconduit Doug Ford au pouvoir, c’est une classe politique franco-ontarienne au visage quelque peu différent qui se présentera bientôt à Queen’s Park. Tour d’horizon des changements et des enjeux à surveiller.

À deux semaines du jour du scrutin, des signaux laissaient déjà entrevoir que le vent avait tourné chez les conservateurs. Quatre ans après avoir réalisé des compressions dans les services en français, leur chef Doug Ford était le plus populaire chez les Franco-Ontariens selon un sondage de Radio-Canada. L’annulation du projet de l’Université de l’Ontario français et l’élimination du Commissariat aux services en français ont mobilisé la « communauté branchée », mais l’impact de ces mesures sur la vie des Franco-Ontariens était « abstrait », observe l’historien Serge Dupuis.

Jeudi soir, les conservateurs ont soutiré deux circonscriptions franco-ontariennes aux Libéraux et au Nouveau Parti démocratique (NPD). Dans l’est de la province, la porte-parole libérale pour les Affaires francophones, Amanda Simard, qui a quitté le caucus conservateur en 2018 en raison des compressions, a perdu sa réélection dans la circonscription Glengarry — Prescott — Russell face au conservateur Stéphane Sarrazin. Dans le Nord, à Timmins, où les conservateurs ont recruté le maire George Pirie, les bleus ont délogé le néo-démocrate Gilles Bisson, en poste depuis 32 ans.

Les conservateurs ont réalisé ces percées sans plateforme axée sur les enjeux francophones, comme leurs adversaires. « La campagne s’est faite sur un bilan, pas sur l’avenir », a constaté la politologue Stéphanie Chouinard, du Collège militaire royal de Kingston. « Doug Ford en a fait plus pour les francophones que les libéraux en ont fait en 15 ans », a-t-on d’ailleurs entendu de la part de la ministre des Affaires francophones, Caroline Mulroney, durant le débat en français de la province.

Selon Stéphanie Chouinard, des dossiers « urgents » attendent tout de même les conservateurs. C’est le cas notamment du projet de l’Université de Sudbury, un établissement postsecondaire francophone qui souhaite devenir autonome. Les conservateurs n’ont pas encore financé le projet, préférant attendre une évaluation indépendante des capacités de l’université à offrir des programmes. « Si le dossier n’aboutit pas, il y aura des répercussions », analyse la politologue.

Opposition affaiblie

 

C’est le NPD, dont la cheffe Andrea Horwath a démissionné le soir de l’élection, et sa députée de Nickel Belt France Gélinas qui demanderont probablement le plus souvent des comptes au gouvernement dans le dossier. L’université est dans la cour de la députée, à Sudbury. Elle fera de nouveau équipe avec Guy Bourgouin, porte-parole en matière de francophonie lors de la dernière législature. « Ce sont deux têtes fortes », suggère Stéphanie Chouinard.

Guy Bourgouin, qui représente la circonscription Mushkegowuk — Baie James, s’attend à une dynamique à Queen’s Park similaire à celle vue au cours des quatre dernières années. Un parti conservateur « arrogant » qui est « à l’écoute de personne », mentionne-t-il au bout du fil. « On va essayer de bâtir des relations avec les ministères, essayer de trouver des solutions », poursuit-il.

La députée libérale Lucille Collard, réélue dans Ottawa — Vanier, dit pour sa part vouloir continuer de faire de la « politique positive ». « Je ne suis pas encore rendue au point d’être cynique », dit-elle. Elle fera toutefois face à de grandes embûches dans ses efforts. Son chef, Steven Del Duca, a lui aussi remis sa démission le soir de l’élection et son parti n’a pas obtenu le statut de parti officiel — tout comme depuis 2018 — puisqu’il n’a élu que huit députés. Cela veut notamment dire que les députés libéraux auront moins droit de parole en chambre.

Lucille Collard estime que son parti a tout de même été en mesure de travailler avec le gouvernement. Si les conservateurs ont modernisé la Loi sur les services en français en novembre 2021, c’est entre autres en raison du travail en amont des Libéraux, qui ont « nourri la réflexion ». « Ils se sont probablement inspirés de nous. Je considère ça comme un gain », dit-elle.

Le Parti libéral n’avait pourtant pas modifié la loi vieille de plus de 30 ans de manière importante durant leur règne de 15 ans, de 2003 à 2018. Dans l’opposition, en 2021, le parti a proposé une nouvelle mouture, mais celle-ci n’a pas été adoptée. « C’est correct que les conservateurs prennent le crédit », dit Lucille Collard.

Nouveau ministre ?

Le travail de collaboration de l’opposition passera aussi inévitablement par le prochain ministre des Affaires francophones. C’est Caroline Mulroney qui détient ce portefeuille, en plus de celui des Transports, un dossier qui risque de garder son horaire chargé : plusieurs des promesses de son parti durant la campagne concernaient la construction de routes. Le ministère pourrait être très politisé.

Pourrait-elle être remplacé ? Son adjointe parlementaire Natalia Kusendova est poursuivie en cour par son ex-conjoint et les deux nouveaux députés franco-ontariens — Andrew Dowie et Stéphane Sarrazin — n’ont pas d’expérience en politique provinciale. « C’est un ministère mineur, mais ça a un potentiel explosif », observe Stéphanie Chouinard. Le pari de donner le portefeuille à un néophyte est « peut-être risqué », dit-elle.

Les partis se disent prêts à travailler avec cette personne, peu importe qui elle est. « J’espère que j’aurais une écoute », affirme Lucille Collard. « Je ne sais pas qui sera au ministère, mais il faudra définitivement travailler avec cette personne », note Guy Bourgouin. Il pouvait approcher et parler à Caroline Mulroney, confie-t-il. « D’autres ministres, c’est beaucoup plus difficile », a-t-il affirmé.

Ce reportage bénéficie du soutien de l’Initiative de journalisme local, financée par le gouvernement du Canada.

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