Jean Chrétien persiste et signe au sujet des pensionnats

En entrevue au «Devoir», Jean Chrétien répète n’avoir jamais eu vent de sévices infligés à des jeunes autochtones envoyés de force dans l’un ou l’autre des pensionnats du pays durant les six années et demie où il dirigeait le ministère des Affaires indiennes.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir En entrevue au «Devoir», Jean Chrétien répète n’avoir jamais eu vent de sévices infligés à des jeunes autochtones envoyés de force dans l’un ou l’autre des pensionnats du pays durant les six années et demie où il dirigeait le ministère des Affaires indiennes.

L’ex-premier ministre Jean Chrétien s’explique mal le tapage médiatique suscité par ses déclarations jugées insensibles à l’égard des enfants s’étant retrouvés dans des pensionnats pour Autochtones. « J’ai d’autres choses à parler que de ça ! » lance-t-il au lendemain de sa participation à l’émission Tout le monde en parle, où il a notamment raconté avoir mangé son lot de fèves au lard et de gruau durant sa « difficile » vie de pensionnaire.

Jean Chrétien préfère relater quelques-unes des anecdotes d’avocat, de ministre, de premier ministre et d’ex-premier ministre qui se trouvent dans son dernier livre, Mes nouvelles histoires (Les éditions La Presse), mais il a répondu, avec la fougue qui le caractérise, à toutes les questions. « Je n’ai rien à cacher », répète l’homme de 87 ans, qui a joué la carte de l’authenticité tout au long de sa carrière politique.

Du mal à croire

Jean Chrétien répète n’avoir jamais eu vent de sévices infligés à de jeunes autochtones envoyés de force dans l’un ou l’autre des pensionnats du pays durant les six années et demie où il dirigeait le ministère des Affaires indiennes (1968-1974).

Pourtant, le député néodémocrate Charlie Angus a dit lundi être déjà tombé sur « une lettre écrite à la main par un enseignant, en 1968, racontant à Jean Chrétien les crimes qu’on y commettait contre les enfants » à l’intérieur du pensionnat Sainte-Anne de Fort Albany, dans le nord de l’Ontario.

Plus d’un demi-siècle plus tard, l’ancien chef libéral est formel : la missive ne s’est jamais retrouvée entre ses mains. D’ailleurs, parmi les « centaines de lettres » acheminées au bureau d’un ministre, « probablement qu’il y en a beaucoup qu’on ne voit jamais », indique M. Chrétien.

Qu’un ministre ne soit pas alerté par l’administration d’une situation préoccupante rapportée dans une lettre lui étant destinée, n’y a-t-il pas là un problème ? « Écoutez, si chaque ministre savait tout ce qui se passe dans un ministère, il y aurait bien de l’ouvrage », rétorque l’homme ayant quelque quarante ans de vie politique derrière la cravate. « Il y a des milliers de personnes qui travaillent pour vous. Alors c’est sûr qu’il [le ministre] doit être au courant, mais il ne peut pas être au courant de qui a ouvert la porte à 9 h le matin. Ce n’est pas son job », ajoute-t-il.

Par ailleurs, M. Chrétien a du mal à croire que la majorité des enfants autochtones aient été envoyés de force dans des pensionnats afin — selon l’ancienne juge en chef de la Cour suprême du Canada Beverley McLachlin — de faire « “sortir l’Indien [d’eux]” et de résoudre ainsi ce qu’on appelait le problème indien ». Certains enfants se sont trouvés dans un pensionnat parce qu’« ils voulaient aller à l’école », nuance M. Chrétien, constatant par ailleurs, non sans fierté, que des milliers de jeunes autochtones sont diplômés chaque année et non plus une douzaine comme ce fut le cas à son arrivée au ministère des Affaires indiennes, il y a un demi-siècle. « Je ne veux pas réécrire l’histoire. C’est triste ce qui s’est passé. Je le regrette, mais il faut penser à l’avenir, et la tâche que je pensais être la mienne était de bâtir un avenir meilleur pour le Canada », poursuit-il.

« Il n’y a pas de fin »

Contrairement à ses successeurs Stephen Harper et Justin Trudeau, Jean Chrétien n’a jamais offert, selon ses souvenirs, d’excuses au nom du gouvernement canadien, ni aux Premières Nations et aux Inuits ni à qui que ce soit d’autre, durant ses 10 années au pouvoir. « Il y avait toutes sortes de gens qui nous demandaient des excuses : il y avait les Japonais, il y avait les Italiens. Ils voulaient avoir des excuses parce qu’on n’était pas gentils durant la guerre », relate-t-il, tout en mentionnant que la figure de l’ex-dictateur Benito Mussolini a trouvé son chemin jusque dans les fresques intérieures de l’église Notre-Dame-de-la-Défense, à Montréal.

Jean Chrétien ne casse pas du sucre pour autant sur le dos du premier ministre Justin Trudeau, qui prie le pape François de présenter à son tour ses excuses aux nations autochtones du Canada, mais jusqu’ici en vain. « Qu’il le fasse, très bien. Moi, je ne l’ai pas fait parce que ce n’était pas la façon dont on opérait. On regardait le futur. On ne débattait pas de ce qui s’était passé dans le passé », dit-il.

Dans ses « nouvelles histoires », M. Chrétien raconte avoir même dissuadé la reine Élisabeth II d’acquiescer à la demande de l’ancien premier ministre de la Nouvelle-Zélande James Bolger d’offrir en personne ses excuses, au nom de la monarchie britannique, pour le traitement réservé aux indigènes maoris par l’administration coloniale britannique. « Pour détendre un peu l’atmosphère, je lui ai dit, à la blague : “Votre Majesté, si vous commencez, je serai obligé de vous faire venir au Canada, et comme nous avons plusieurs centaines de communautés autochtones, vous serez à genoux pendant au moins deux ans” », relate-t-il dans son livre attendu en librairie, dans les deux langues officielles du Canada, cette semaine. « [Q]uand ce type d’excuses commencent, il n’y a pas de fin. Parlez-en à Justin Trudeau… »

Jean Chrétien se défend d’avoir été insensible aux conditions de vie des Autochtones, qu’il décrit comme un « problème global ». Pour preuve, il rappelle avoir imposé, après son arrivée au 24, promenade Sussex, des coupes budgétaires à tous les ministères à l’exception de celui des Affaires indiennes. « J’ai coupé le bureau de ma femme, j’ai mis de côté la limousine du premier ministre, et je n’ai rien coupé chez les Indiens parce que je connaissais le problème », explique-t-il, tout en précisant que sa consigne ne faisait pas l’unanimité au sein de son équipe.

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