«Des nouvelles de vous»: de la résignation comme résistance

«En toute franchise, j’ai quelquefois songé à faire des gestes symboliques et artistiques afin d’entretenir une certaine notion d’espoir», écrit l'autrice.
Illustration: Julia GR «En toute franchise, j’ai quelquefois songé à faire des gestes symboliques et artistiques afin d’entretenir une certaine notion d’espoir», écrit l'autrice.

Dans ses chroniques, notre collaboratrice Nathalie Plaat en appelle à vos récits. En mars, elle vous a demandé de lui raconter comment vous vivez l’urgence climatique, comment vous pensez l’avenir, quels sont vos angoisses, vos espoirs, vos soulèvements. Extrait choisi.

Récemment, j’ai reçu le message d’une voisine qui me demandait de venir à la marche qui a eu lieu dimanche à Québec, organisée par le groupe Mères au front. J’ai refusé. Elle m’a ensuite proposé d’écrire un texte exhortant les pères de mon environnement à y participer. J’ai encore refusé. La spontanéité de ma réaction m’a troublé, alors que j’ai souvent si peur de décevoir. Je me revendique comme féministe, je suis concerné par l’avenir des enfants et je respecte le militantisme, la combativité de ma voisine.

Vous avez sans doute entendu parler d’elle : Anaïs Barbeau-Lavalette. Elle n’est rien de moins qu’une des instigatrices du mouvement, entre nombreuses autres choses.

Pourquoi mon refus s’est-il imposé si délibérément en guise de réponse ?

Parce que j’ai abdiqué. Quelque chose a cédé, tout simplement. Je ne saurais dire avec précision le moment où ce processus de résignation a débuté. Pourtant, j’ai été élevé en militant et, comme le dit si bien la chanson culte de Niagara, « j’étais de tous les combats ». En 2000, je recevais la médaille du Gouverneur général pour mon travail humanitaire. Je suis d’ailleurs atteint d’un trouble de stress post-traumatique complexe, qui rend pénible ma relation avec la souffrance des autres. La violence et l’horreur du monde, pour moi, ont toujours un poids, une odeur, une couleur. On pourrait croire que cette hypersensibilité me donne une longueur d’avance dans la course effrénée pour la survie du monde.

C’est tout le contraire qui se produit en ce moment.

La situation m’a drainé, épuisé. Tétanisé serait le mot adéquat. Au début, j’étais enragé de ma totale impuissance. Ma colère s’est lentement muée en révulsion, une sorte de dégoût de moi-même et de notre indolence collective, pour devenir au final de la pure résignation.

En toute franchise, j’ai quelquefois songé à faire des gestes symboliques et artistiques afin d’entretenir une certaine notion d’espoir. Afin de me dire que j’ai apporté ma contribution et mieux dormir le soir. Cela ne fonctionne plus. Je pense à cette centaine d’individus si puissants qu’ils pourraient changer le cours des choses en deux mouvements de doigts. Imaginez comment ces gens-là nous perçoivent, comment ils se perçoivent eux-mêmes pour s’obstiner ainsi à ne pas vouloir agir ? Jadis, j’aurais trouvé la chose terrifiante. Maintenant, je la trouve tout simplement grotesque.

Comment faire pour vivre dans ce contexte ? Une minute à la fois, je suppose. Non pas en nous déresponsabilisant, mais en se rappelant aussi qu’il y a des limites aux chapeaux que peuvent nous faire porter les maîtres du monde. Chose étrange, c’est quand je regarde mes enfants vivre que je n’ai pas peur. Je ne sais pas trop pourquoi. C’est peut-être parce que je ressens que notre génération a déjà terminé son tour de piste. Je prépare mes enfants un peu plus chaque jour pour la suite du monde à (re)construire. Je réserve mon amour, ma douceur et ma force pour ma tribu. Le projet collectif, que dis-je, celui de la civilisation, est devenu trop grand pour moi, à l’instar de ma fatigue.

Je salue les gens comme Anaïs, qui ont encore l’énergie et la fougue de se lancer dans le combat. Je vous admire. Et ceux qui, comme moi, ont laissé tomber, je vous admire tout autant.

D’autres voix, d’autres soulèvements

« Face au manque d’action publique, répondons par l’action politique citoyenne. Alors que l’appel aux petits gestes écoresponsables semble faire consensus, je résiste plutôt par les petits gestes politiques au quotidien. Multiplié par des milliers de citoyennes et citoyens, ça peut être efficace. À titre d’exemple, je me suis opposé au mégacentre commercial Royalmount en me rendant là où ça compte. […] Retroussons nos manches, critiquons, oui, mais agissons aussi tous les jours un peu ! » — Pierre Avignon, Melbourne, Québec

«Cher Steven [Guilbeault], J’essaie de digérer la nouvelle depuis les derniers jours, mais je n’y arrive pas. Tu ne peux pas comprendre à quel point je me sens trahi par le feu vert que tu as donné au projet Bay du Nord. […] J’espère de tout cœur que tu trouveras un moyen de réparer les pots cassés. Je n’ai plus confiance, mais tu pourrais nous surprendre avec un “just watch me” dans le bon sens. Qui sait ? Peut-être auras-tu trouvé du courage politique ? » — Thierry Hubert, Montréal

« Militante écologiste depuis quelques décennies, mère et grand-mère, je vis avec le nuage noir des dérèglements climatiques au-dessus de ma tête. L’écoanxiété fait partie de mon paysage intérieur, et cela demande bien de l’énergie pour la tenir à distance. Mes sentiments ? Inquiétude, culpabilité, colère, impuissance, mais aussi désir d’agir. C’est ce désir d’agir qui me sauve. […] [Et] la présence auprès de mes petits-enfants : transmission de savoirs, aide à la découverte de la beauté et de la richesse du monde dans lequel ils vivent, sensibilisation à la justice sociale et climatique. » — Denise Campillo, Roxton Falls

« Maintenant, j’ai peur. Je vois bien que la masse n’est pas prête à changer son mode de vie, qu’elle n’entend pas renoncer à son confort. Notre chère croissance économique semble indétrônable. Mais qui croit encore sincèrement, en 2022, que les prochaines générations auront une planète au moins aussi vivable que la nôtre ? […] Je comprends que les gens soient dans le déni. Une fois que l’on sait cela, [je crois qu’]on n’arrive plus à l’oublier vraiment. » — Émilie-Jade Fredette, Nouvelle

[Ma médecin a laissé entendre] que je suis peut-être [ce qu’on appelle] une écoanxieuse. Personnellement, je considère que ce sont les autres qui sont malades, et non pas moi. C’est donc avec beaucoup de plaisir que j’ai lu vos lignes : “quelque chose qui pourrait s’apparenter à une sagesse, à un savoir, à une nécessaire sensibilité”. J’ai œuvré pendant plus de 35 ans en environnement, en particulier à la réhabilitation de sites miniers. Ma porte de sortie [face à la] la non-prise de position de nos gouvernements par rapport aux changements climatiques est que la nature est plus forte qu’eux. » — Diane Germain, Pont-Rouge



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