Des histoires d’omerta

«Le devoir de réserve, un terme attentif à première vue, ne désigne en réalité que l’interdiction de s’exprimer publiquement», écrit l'auteur.
Photo: iStock «Le devoir de réserve, un terme attentif à première vue, ne désigne en réalité que l’interdiction de s’exprimer publiquement», écrit l'auteur.

J’ai été marqué par la métaphore utilisée par Louis Robert, célèbre agronome au ministère des Forêts, de la Faune et des Parcs, qui disait dans une entrevue à Radio-Canada que, même pour parler du cycle de vie des vers de terre à un journaliste, il fallait passer par la direction de la communication. Cette histoire m’a rappelé quelques situations où l’omerta a pris le dessus sur la liberté d’expression.

Le secteur de la santé

 

J’ai eu la forte impression, pendant les premiers mois de la pandémie, que les médecins du Québec passaient leur temps à être d’accord avec le premier ministre François Legault. Pourtant, la gestion de ce dernier s’est montrée critiquable à plus d’un titre. Ainsi, ils se sont alignés sur l’obstination de M. Legault à nier l’utilité du port du masque et ont répété ad nauseam que le lavage des mains et la distanciation étaient les mesures à privilégier pour faire face à la pandémie.

En Ontario, le Dr Brooks Fallis a été remercié par l’hôpital William Osler deux semaines après avoir critiqué la gestion de Doug Ford en déclarant sur Twitter que Doug Ford n’avait aucune idée de ce qu’il faisait. Pendant son mandat de ministre de la Santé, Danielle McCann s’était soulevée contre l’omerta dans le secteur de la santé et avait mis en place une boîte de courriels pour recueillir les doléances des infirmières de façon anonyme. Des années d’omerta accumulées, comme si la charge de travail démesurée subie par cette profession ne suffisait pas.

Les autres secteurs ne sont pas épargnés

 

Quand j’ai accepté un emploi à Ottawa, mon employeur de l’époque avait tenu à spécifier dans le contrat de travail que je devais m’abstenir de critiquer le gouvernement du Canada par quelque moyen que ce soit. Cet employeur avait des contrats de service avec le gouvernement fédéral et il craignait visiblement de les perdre. Pour cette entreprise, le choix entre la liberté d’expression et les affaires était fait.

Lors de la célébration du Printemps érable, une journaliste de Noovo a indiqué qu’un avocat ayant participé aux manifestations de 2012 a refusé de lui accorder une entrevue au prétexte qu’il avait un devoir de réserve envers son employeur. En quoi cette entrevue aurait-elle porté préjudice à son employeur ? Est-ce acceptable de s’accrocher à l’argent au point de craindre que la moindre déclaration d’un employé puisse nuire aux affaires ?

Le devoir de réserve, un terme attentif à première vue, ne désigne en réalité que l’interdiction de s’exprimer publiquement. Gloriane Blais, une avocate, s’est vu retirer son titre d’avocate pour avoir refusé de se soumettre à un examen médical demandé par le Barreau du Québec. En effet, l’avocate avait affiché publiquement son opposition au vaccin en plus de critiquer, à une autre occasion, le travail d’un juge, ce qui n’a pas été du goût du Barreau.

Une question simple se pose : si un citoyen ordinaire a le droit de s’opposer au vaccin ou de critiquer le travail d’un juge, pourquoi un avocat n’aurait-il pas les mêmes droits ?

Des conséquences palpables

 

Je vois rarement des fonctionnaires, des médecins ou des professionnels exprimer des opinions dans la presse ou sur les réseaux sociaux. Ceci indique deux choses : soit que les personnes occupant ces métiers n’ont pas d’opinion à exprimer, soit qu’elles ne peuvent pas le faire par censure ou par autocensure.

J’écarte d’emblée la première hypothèse, parce qu’un citoyen a nécessairement une opinion sur les questions d’actualité, et ce, quel que soit son métier. Sans ces contributions au débat public, l’opinion publique restera mal informée. Cela en fait aussi une proie facile pour la désinformation ou, au mieux, pour la propagande des gouvernements. Nul besoin de rappeler que la critique est pourtant l’essence du progrès.

Les législateurs devraient interdire toute règle empêchant les employés publics ou privés de s’exprimer publiquement. La loi doit également interdire toute forme de représailles. Ces représailles, comme celles subies par le Dr Fallis et Me Blais sont tout aussi condamnables que la censure d’un opposant politique qui critique le gouvernement dans un régime autoritaire.

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